Eloge funèbre d'Etienne Metman

Le plan n'est pas d'origine.
etienne metman

Messieurs

Notre Compagnie, si cruellement frappée en 1925, est une grande famille où sont communes les joies et les peines. Sa peine est aujourd'hui bien vive, car ceux qu'elle a perdus rehaussaient singulièrement son prestige par leurs mérites exceptionnels.

Faut-il que j'assume la lourde tâche de vous apprendre en quelques pages ce que fut Etienne Metman, l'avant-dernier parti de la funèbre série ? C'est qu'un volume suffirait à peine pour embrasser comme elle le mérite son existence si bien remplie dans sa longue carrière : sa double existence, devrais-je dire, car il y eut en cet homme, en cette intelligence, deux vies distinctes, mais deux vies connexes, qui affirmèrent dans leur union sa forte personnalité, la vie de l'esprit et la vie de l'âme.

Dans là mesure du possible, J'essaierai, Messieurs de répondre à votre attente, en souvenir du profond attachement qui me liait à M. Metman.

Ce nom "Metman" accuse une origine hollandaise ; et de fait le trisaïeul d'Etienne qui se nommait Henri Metman, fut baptisé à la chapelle de la Maison de France, dans la ville de la Haye, le 28 juin 1730. Mais il émigra dans sa jeunesse à Paris et s'y maria, C'est à Paris que son fils, Etienne-Henry, demeura pendant 30 années caissier de l'Imprimerie royale, rue Vieille du Temple. Il eut 5 enfants, dont l'un, François-Jules, né à Marolle-les-Bailly (Aube) le 27 septembre 1810, devait être le père d'Etienne Metman, notre regretté collègue.

Tandis que l'aîné des enfants d'Henry Metman succédait à son père comme caissier de l'Imprimerie royale, Jules, qui se destinait à la magistrature, fut nommé substitut du procureur du roi à Sens puis à Auxerre, en 1838.

Il épousa, pendant son séjour à Auxerre, en 1840, Laure Morel, fille de Sébastien Morel, juge au Tribunal à Dijon et d'Agathe Retz. La famille Morel avait acquis, en 1807, l'immeuble portant le n° 25 de la Place Saint-Michel, et connu sous le nom d'Hôtel de la Monnaie, parce qu'au XVIIIème siècle on l'avait affecté à la fonte des monnaies en Bourgogne. Cet hôtel où plus tard Etienne Metman passera la plus grande partie de sa vie, sera sa maison mortuaire.

Les jeunes magistrats sont voués, par leur carrière, à peu de stabilité, et Jules Metman était procureur du roi à Etampes, lorsque naquit son second fils, Etienne le 5 décembre 1843. Mais bientôt nommé à Langres, puis à Châtillon-sur-Seine, le procureur devint juge d'instruction à Chalon-sur-saône.

C'est à Langres que se passa la petite enfance d'Etienne Metman, là que, par une préférence qui parut étrange à la bourgeoisie de la ville Jules Metman voulut que son fils s'assît aux bancs de l'école communale des Frères. Certes, les frères des Ecoles Chrétiennes étaient populaires, fort estimés aussi comme éducateurs mais seule les enfants d'ouvriers et de négociants fréquentaient leurs classes ; jamais la " société" langroise n'eût consentit sur ce point, à se départir des idées de caste ?

Il n'est pas impossible que cette lointaine influence ait contribué plus tard à inspirer l'attachement qu'Etienne Metman éprouva toute sa vie pour les humbles.

Par suite de la dernière promotion de son père, il entre comme externe libre, en janvier 1854, au collège de Chalon-sur-saône, dans la classe de 7éme et malgré les prédictions des bourgeois de Langres, il s'y trouve tout de suite en bon rang.

Deux années plus tard en 1856, un deuil cruel éprouvait la famille Metman : René, le frère aîné d'Etienne, mourait à l'âge de 14 ans. Singulière et lugubre coïncidence ! Au moment où le pauvre enfant quittait ce monde, une des plus terribles inondations dont l'histoire fasse mention S'étendait sur toute la vallée de la Saône. Chalon était sous l'eau, et ses habitants ne pouvaient circuler qu'e barque. Ce fut donc en bateau que la famille Metman et ses amis accompagnèrent le corps du petit René à l'église Saint-Pierre d'abord puis au cimetière de l'est.

Etienne cependant continuait ses études au collège de la ville ; mais on n'y donnait pas l'instruction religieuse et pour y suppléer, ses parents le confièrent à un prêtre distingue, l'abbé Bugniot, aumônier d'une école libre et dont les excellentes leçons se gravèrent profondément dans le cœur de l'enfant.

Laborieux et intelligent, Etienne Metman eut de constants succès jusque dans la classe de Philosophie où l'on n'étudiait alors que la logique figurant seule au programme.

Mais voici que, pendant cette année préparatoire aux examens, le père du jeune Etienne est appelé aux fonctions de juge à Dijon. Grand émoi pour l'aspirant bachelier qui, privé de son collège se voit obligé de recourir à des leçons particulières. Cependant, grâce à la solidité de ces études antérieures, Etienne Metman passa l'examen sans encombre.

Durant cette période classique il avait perdu, outre son frère René, un autre frère au berceau. Ainsi devenu fils unique, il se destinait, suivant en cela l'exemple paternel, à la magistrature, Mais son père, qui avait lui-même une haute culture littéraire, ne trouvait pas que son fils fût encore assez mûr pour les études juridiques, et lui conseilla de préparer son baccalauréat es-sciences.

Avec son esprit ouvert à toute espèce de connaissances, le jeune homme obtient en se jouant ce nouveau grade qui, disait-il avait eu pour lui tout l'attrait de la nouveauté. Puis il fît son droit et obtint brillamment sa licence en 1865.

Cette éducation déjà si complète au point de vue scolaire recevait en outre un adjuvant précieux' non seulement des conseils et des exemples qu'il trouvait chez les siens mais aussi dans les fréquents voyages que lui ménageait son père, afin d'occuper utilement le temps des vacances"

Il visite ainsi Bade et l'Alsace-Lorraine après ses examens de bachelier es-lettres en 1861. L'année suivante, son diplôme de bachelier es-sciences lui vaut de se rendre à l'exposition de Londres. En 1863, pour clore sa première année de Droit il parcourt la Savoie et la Suisse, puis en 1864 la Belgique et la plage d'Ostende. Enfin, après avoir obtenu le prix de Licence en 1865, il se rend en Auvergne, et se fait inscrire, lors de son retour, comme avocat stagiaire au barreau de Dijon.

C'est alors la préparation du doctorat qui lui fait obtenir, en 1866, une médaille d'or, et comme récompense, un voyage en Bavière et dans le Wurtemberg. Chargé, à la rentrée, du discours d'usage à la conférence Proudhon, il y affirme une personnalité bien marquée dans le sujet qu'il a choisi " Berlier et le Code Napoléon ".

Au cours de ses voyages, Etienne Metman prenait des notes et surtout des croquis avec une finesse, une précision qu'agrémentait l'intuition du pittoresque artistique. Il s'intéressait aux monuments aux recherches, et s'orientait déjà par goût vers l'archéologie,

En 1867, la découverte d'un four gallo-romain à Talmay dans une ferme du baron Thénard, le passionne. Il se rend sur place et fait un dessin que l'on communique à la Commission des Antiquités. L'œuvre du jeune dessinateur est jugée digne d'accompagner le rapport de Gabriel Dumay ; et voilà comment Etienne Metman entre en relation avec une société savante qui devait plus tard, absorber une si grande partie de sa vie.

Ce petit succès d'un nouveau genre le met en goût, et le nouvel archéologue entreprend une étude originale sur les Epis et Girouettes de Dijon, se documentant avec ardeur, dessinant en maison et réunissant une collection de spécimens aussi curieux que variés. Ce lui fut une occasion d'écrire un mémoire assez développé qu'il compléta par des considérations sur les girouettes en général et sur leur fabrication au moyen âge. Il fit ressortir en même temps la signification de puissance féodale qu'elles empruntaient parfois aux armoiries dont elles étaient ornées.

A Dijon, le caractère artistique surtout charmait l'auteur ; "Dijon, ville aux beaux clochers, disait-il, devait être aussi ; la ville aux belles girouettes ; elle en conserve encore de fort remarquables ; mais le nombre en diminue rapidement. Il faut se hâter d'étudier celles qui ont survécu, avant qu'elles ne viennent à disparaître à leur tout."

Aussi Etienne Metman s'était-il efforcé de dessiner tout ce qui lui était accessible et qui en valait la peine. Il avait relevé 31 épis ou girouettes dans lesquels ressortait l'indépendance de ces maîtres plombiers qui variaient les formes suivant le caprice de leur imagination, en respectant les règles du goût.

Toutefois, l'auteur, qui, le 17 juillet 1868, avait été nommé correspondant de la Commission des Antiquités, ne jugeai pas à propos de livrer son travail à là publicité. Plus de 20 années devaient s'écouler avant que la Commission ne l'insérât dans le tome XII de ses mémoires, avec les dessins fidèlement graves. Mais dans l'intervalle, des 31 girouettes dessinées en 1867, 16 avaient disparu.

La mise au point de ces recherches avait occupé les loisirs qu'Etienne Metman trouvait, pendant ses villégiatures à Gilly-les-Vougeot, dans une agréable maison de campagne que possédaient ses parents. Un de ses anciens condisciples de collège, Georges Nivet, venait souvent l'y rejoindre ; et tous deux se faisaient une Joie d'explorer les combes de Vougeot. Parfois même, et c'était pour eux le comble du bonheur, l'oncle d'Etienne Metman Louis Morel-Retz, caricaturiste bien connu sous le pseudonyme de 'Stop' les accompagnait, et charmait les Jeunes gens par son esprit vif et sa verve brillante, Le soir, la veillée, Stop travaillait à ses spirituels croquis du "Journal Amusant" ; et son neveu profitait de ces occasions précieuses pour perfectionner auprès de l'artiste son talent de dessinateur.

Cependant des occupations nouvelles et absorbantes devaient bientôt, et pendant de longues années, détourner le jeune homme de ces agréables délassements. Il venait d'être attaché, en 1867, au Parquet de Dijon, et passait en même temps son deuxième examen de doctorat. Il habitait alors avec ces parents, rue Buffon, n° 4. L'année suivante, le 23 avril 1868 il est reçu docteur, en présentant une thèse sur "le Privilège du Locateur" ; et pour couronner son succès, il part visiter les bords de la Loire.

Alors commence vraiment sa carrière, par sa nomination comme substitut à Langres, le 19 décembre 1869.

Au dire d'un contemporain, " C'était, à cette époque, un grand jeune homme brun. Le rasoir venait de faire tomber pour la première fois sa barbe noire, respectant seulement les favoris professionnels qu'il conserva toute sa vie. L'œil était intelligent, les traits réguliers, avec un je ne sais quoi de naturellement sérieux auquel s'ajoutait la raideur qui semblait devoir être l'accompagnement obligé de son costume officiel."

Etienne Metman réalisant, en somme, le type du jeune magistrat d'un abord distingue et de belle prestance. Aussi fut-il reçu à bras ouverts par cette société langroise qu'il avait jadis formalisée en fréquentant l'école des Frères,

Cependant, confiné dans une petite chambre meublée de la place Saint-Mammés, il eut tout d'abord la nostalgie de Dijon et des amis, qu'il y avait laissée. Mais une excellente famille qui déjà s'était trouvée en rapports avec la sienne, la famille Renard, se montra si bienveillante à son égard, que le jeune substitut crut y retrouver un foyer-. De fait, cette illusion ne devait pas tarder à devenir une réalité,

M. Eugène Renard était un ancien magistrat qui jouissait d'une haute considération dans la ville. Sa fille Suzanne plut dès l'abord à Etienne Metman et comme la jeune fille paraissait accueillir volontiers ses hommages il la demanda en mariage. La cérémonie eut lieu le 12 juillet 1870 ; trois jours plus tard, la France déclarait la guerre à la Prusse. Toutefois, pendant la triste période qui suivit, les fonctions du jeune magistrat le retinrent au Parquet de Langres.

Après quoi, ce fut la douce monotonie des jours heureux, dans un foyer qui se peuplait de petits enfants. Nommé procureur de la République à Semur, au mois de juillet 1873, il Passait au même titre dans la ville d'Autun au mois d'avril 1875.

Doué d'une pénétration singulière, rompu aux raisonnements de la logique qu'il développait avec une éloquence toute de précision et de clarté, M. Metman apportant en outre, dans l'exercice de ses fonctions une volonté d'autant plus ferme, d'autant plus tenace, qu'elle lui était inspirée par le sentiment rigide du devoir. La volonté, c'était le trait saillant de sa personnalité. Il s'étonnait parfois de la faiblesse de ceux qui, voyant le devoir, n'ont pas le courage d'essayer de le remplir. Le bien lui apparaissant avec le caractère évident de l'obligation absolue. Aussi M. Metman était-il dans toute la force du terme, le magistrat intègre, estimé, respecté.

Pourquoi faut-il que les bouleversements du 16 mai aient introduit la politique dans les rouages de l'administration judiciaire Le procureur d'Autun, en raison même de son énergie professionnelle et de ses convictions inflexibles, ne put se plier aux exigences de la situation nouvelle. Il crut devoir sévir en des circonstances où d'autres auraient fermé les yeux et se fit, parmi les arrivistes du temps quelques implacables ennemis qui, ayant juré sa perte, se mirent à l'attaquer sans relâche. L'un d'eux, avocat médiocre, élevé d'emblée par faveur au poste de procureur général, demanda la révocation de M. Metman. Cependant M.Dufaure, alors garde des sceaux s'y refuse. "Lorsque, J'ai un magistrat, répondit-il, dont je puis faire un procureur général, laissez-le moi", Néanmoins le ministre, avec la mentalité si humaine d'un Ponce-Pilate, pour sauver le magistrat, tout en donnant quelque satisfaction à ses détracteurs, l'envoya comme substitut du procureur général à Orléans. M. Metman fut sur le point de démissionner, comme le lui conseillaient ses amis ; mais il ne voulut pas avoir l'air de déserter son poste et resta sur la brèche. Au surplus, la haine qui le poursuivait n'avait pas désarmé, et quelques mois après son arrivée à Orléans, il apprenait un jour par le journal son remplacement pur et simple.

Il s'y attendait et reçut cette disgrâce avec une sorte de soulagement tant lui pesait l'hostilité latente qu'il sentait acharnée contre lui.

Dès lors, il n'hésita point sur le parti à prendre ; tout l'appelait à Dijon ; une ville agréable où résidait sa famille, une Cour d'Appel dont le barreau s'empresserait de lui ouvrir ses portes il vint s'y installer dans un appartement provisoire au n°12 de la rue Chancelier-de-l'Hopital, en attendant qu'il pût occuper l'hôtel familial de le place Saint-Michel en 1882.

Il avait quitté Orléans au début de l'année 1880, non sans y laisser des regrets unanimes. Ecoutons comment le procureur général qui l'avait eu sous ses ordres s'exprime à son égard dans une lettre adressée au Président de la Cour de Dijon, le 2 avril 1880 : " J'ai pu apprécier toutes les ressources de sa science juridique et de son talent oratoire, A ce double point de vue, M.Metman est, je puis le dire, merveilleusement doué Ses conclusions étaient aussi solides au fond que remarquables en la forme, En le perdant, la Cour d'Orléans fait une perte extrêmement sensible. "

Admis au barreau de la Cour de Dijon sous de tels auspices, M. Metman s'imposa tout de suite à la considération de ses collègues par ses brillantes qualités. Dès le 25 avril 1880, c'est à dire presque à son arrivée, il est élu membre du Conseil de l'ordre, et ne cessera d'en faire partie pendant ses 40 années d'exercice, au cours desquelles il sera nommé deux fois bâtonnier,

Ici je ne puis que me faire l'écho de ceux qui l'ont vu à l'œuvre, qui l'ont suivi dans sa carrière juridique si féconde. Cette pénétration qu'il avait mise précédemment au service de la magistrature, il l'apporte à l'étude des causes qui lui sont confiées et dont il envisage tous les aspects posément, avec sang-froid, s'entourant de toutes les garanties documentaires à l'égal d'un chartiste. Il se garde ainsi des emballements dangereux, il pèse à leur juste poids la valeur des arguments, réservant le plus efficace pour, suivant l'expression admise, "emporter le morceau". Tout cela dans un style sobre, élégant, non dénué parfois d'images et d'artifice, rehaussé par la prestance, servi par une voix chaude, une parole très distincte, tantôt douce et insinuante, tantôt pathétique et mordante, variant ainsi les accents pour obtenir de sa dialectique le maximum d'effet. C'est, en somme, ce que M. le bâtonnier Brunhes, dans son beau discours sur la tombe du défunt, exposant en une saisissante comparaison : "L'adversaire qui ne connaît pas les secrets de son art, disait-il, peut se croire en sécurité au moment même où il est le plus menacé. Lorsqu'une pierre se détachant d'un sommet roule sur une pente on cesse un instant de l'entendre : on la croit arrêtée, mais bientôt elle rebondit et l'on s'inquiète à nouveau de savoir où elle tombera."

Cette méthode, cette manière, nous les reconnaissons, Messieurs toutes proportions gardées a dans les exposés les discussions et parfois les véritables plaidoyers que notre confrère développait aux séances de nos sociétés savantes. Vous savez avec quelle verve, quelle ténacité il savait défendre ses idées qui ne furent pas toujours celles de la majorité lors des transformations de notre Académie. Mais à l'Académie comme au barreau, ses controverses courtoises quelle que fût d'ailleurs leur vivacité, ne dépassaient jamais l'enceinte qui leur servait de champ-clos. Au sortir de la lutte on retrouvait l'homme affable et prêt à rendre service à ses adversaires d'un moment. Il ne faisait en cela qu'observer la moralité professionnelle en usage au Palais.

J'en arrive, par le fait à vous parler du rôle que M.Metman eut à remplir dans les sociétés savantes. Toujours son esprit alerte, curieux des questions historiques ou scientifiques s'en préoccupait au hasard des circonstances, lorsqu'il en trouvait le loisir, En archéologie, la préhistoire aussi bien que l'époque gallo-romaine ou le moyen age l'intéressaient, Nous avons vu comment il s'était mis en rapport, dès l'année 1867, avec la Commission des Antiquités de la Côte d'0r. Le 10 juillet 1875, à peine installé comme procureur de la République à Autun il était reçu membre de la Société Eduenne où le programme des publications historiques embrassait aussi les temps modernes,

Mais longtemps dette double affiliation ne fut que platonique ; il ne croyait pas, tant qu'il était magistrat, pouvoir distraire, par nue collaboration, si minime fût-elle, quelque chose du temps qu'il devait tout entier à l'Etat. Il n'en fut plus de même lorsque son inscription nouvelle au barreau de Dijon lui fit, en 1880, recouvrer sa liberté d'action. Il conservait d'excellents rapporte avec les Autunois, et parmi eux s'en trouvaient qui, anciens élèves du collège de leur ville, avaient excite vivement l'intérêt de M.Metman en lui contant leurs souvenirs lointains sur certain oratorien laïque Jacques Chapet jadis professeur au collège d'Autun, et dont la vie mouvementée s'était étroitement mêlée aux événements de la Révolution y, Metman avait recueilli sur lui des documents d'autant plus suggestifs qu'ils révélaient en Chapet, "le père Chapet", comme on l'appelait d'habitude, un lettré doublé, d'un chimiste remarquable. Destitué de ses fonctions au collège à cause de ses opinions trop mitigées, Chapet avait été nommé directeur de la cristallerie du Creusot où ses innovations ingénieuses rendirent d'éminents services. De ces éléments divers, M. Metman out tirer une attachante biographie que la Société Eduenne accueillit avec faveur, pour l'insérer, en 1882, dans le tome XI de ses Mémoires.

Et puis, c'était l'époque où l'engouement pour la philosophie allemande, avec son pessimisme déprimant, battait son plein, Schopenhauer, Hartmann étaient rois, non seulement des écoles, mais aussi des salons. Tout le monde en parlait et bien peu voyaient clair dans leurs obscurités. Un phénomène analogue ne s'est-il pas récemment produit les théories d'Einstein ?

Effrayé, dans son esprit chrétien, des conséquences funestes de ces doctrines, Etienne Metman, avec son intelligence lucide, méthodique, bien française en un mot, entreprit d'analyser, de présenter sous forme claire l'essentiel de ces thèses nébuleuses, et de montrer leur impuissance finale. C'est ainsi qu'il écrivit Le Pessimisme Moderne, son Histoire et ses Causes, avec en sous-titre cette rubrique de Renan '". "Un monde sans Dieu est horrible

Aussi commence-t-il par démontrer que, dés l'antiquité, le Christianisme, en promettant à l'homme des destinées immortelles, est venu ruiner le pessimisme théorique des Hégésias et des Lucrèce basé sur les misères de l'humanité"

Mais il constate aussi qu'en dépit de l'influence chrétienne le Pessimisme se perpétue à travers les âges, plus ou moins suivant les époques, semant partout où il passe la désespérance et la mort. Cet état d'esprit à son apogée scientifique avec la philosophie allemande issue de Schopenhauer. Et M. Metman s'attaque à son redoutable adversaire, sans négliger pour autant le disciple du maître, Edouard de Hartmann, avec sa philosophie de l'inconscient, Oh ! suivant son habitude, l'auteur s'avance dans le maquis philosophique avec circonspection. Il trie, il élucide, il parait faire beau jeu à Schopenhauer, en reconnaissant la profondeur de sa pensée, la séduction de son esprit et de son style. On dirait le manège du chat qui joue avec la souris. Il expose avec une surprenante clarté l'essence de ce système qui, niant Dieu a priori, prétend expliquer l'existence du monde et de l'homme par un "principe volontaire" tendant à l'objectivation, et producteur aveugle de toute matière et de toute activité vitale. Mais ce principe volontaire suppose un effort, et tout effort constituant une souffrance, il s'en suit que la vie est par essence une douleur. Et Schopenhauer considère avec une âpre satisfaction comme justifiant sa thèse la misère qui accable les hommes.

C'est ici qu'après l'avoir complaisamment adulé, M, Metman prend le philosophe à la gorge, et montre que sa théorie est pure hypothèse confondant la volonté-force avec une matière agissante sans remonter à la cause première de son existence, Et de fait le problème de la finalité embarrasse visiblement le philosophe allemand ; Il a promis d'expliquer le monde et il s'arrête en route.

Voila, certes, une exécution en règle Hartmann dont le pessimisme admet bien un Dieu, mais un Dieu inconscient, puisqu'il a crée le mal, Hartmann subit le même sort, Puis ce sont leurs disciples modernes passés en revue, poètes, écrivains, économistes Contemporains, que l'auteur montre dévoyés par abus de l'analyse, déçus par l'impuissance de la science à procurer le bonheur. Polir satisfaire aux exigences insatiables du progrès, homme, femmes, enfants sont jetés dans cet esclavage moderne de la fabrique et de l'usine à ce point que nos législateurs sont sans cesse occupés à essayer de les défendre contre les cruautés de l'industrie. Mais le terrible engrenage continue son œuvre sans que l'effort gigantesque réalise jamais un idéal de justice.

Et M, Metman interroge les grands esprits qui osent aborder ces problèmes. Lorsqu'il s'adresse à Renan, écoutez le curieux portrait qu'il en trace : " C'est un homme doué de rares qualités ; il a rompu peut-être pour toujours avec les dogmes d'une Eglise dont il aurait pu devenir le ministre, mais il a conservé le sens religieux d'un Breton, On ne trouve chez lui ni haines violentes ni les regrets amers qui sont presque toujours les conséquences de semblable rupture. Il s'est comme installé dans une sérénité radieuse, et en le voyant accueillir les idées les plus diverses, les tourner et les retourner sous leurs formes les plus contradictoires, on pourrait penser qu'il s'est fait de son scepticisme un instrument de jouissance et qu'il s'ingénie à ne croire exclusivement à rien, pour pouvoir goûter à tout. Et plus loin :" Aussi semble-t-il redouter l'évidence ; la vérité une fois connue, on ne saurait plus avoir le plaisir de la chercher. " Gravure aimablement ironique, certes, mais burinée de main de maître.

Au surplus, Renan moins que tout autre, avec son scepticisme indulgent, n'est capable de trouver une solution a problème du mal, ni d'enrayer les funestes conséquences du pessimisme. " C'est en niant le Dieu du Christianisme, ajoute M, Metman, que le pessimiste est lui-même artisan des misères qu'il déplore, puisqu'il enlève à l'homme l'espérance consolatrice de tous les maux"

De là cette conclusion naturelle pour le philosophe chrétien le pessimisme est une conséquence nécessaire do l'athéisme, car ce mal qui pousse l'athée au désespoir, la religion chrétienne l'explique par la déchéance volontaire de l'homme ; dont la souffrance apparaît en corollaire bienfaisant comme une expiation permise par la miséricorde de Dieu pour le rachat de l'homme déchu.

Ces 350 pages d'analyse philosophique, écrites en un style clair, d'une élégante correction et dans une méthode rigoureusement scientifique, se lisent avec une facilité surprenante pour un tel sujet, Leur logique parut si convaincante en haut lieu qu'elles méritèrent à leur auteur, en 1888 d'être couronné par l'Académie des sciences morales et politiques.

Mis en vedette par ce beau succès, Etienne Metman voit bientôt et ouvrir toutes grandes devant lui, le 17 avril 1889, les portes de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-lettres de Dijon ; et le comité de publication décide que "le Pessimisme" sera publié tout entier dans, ses Mémoires.

Entre temps, M. Metman prenait part aux réunions de la Commission des Antiquités dont il était, ne l'oublions pas, associé correspondant depuis 1868. Nommé membre titulaire le 15 février 1892, ses remarquables qualités d'écrivain, sa finesse d'observation et surtout l'étendue de sa culture générale le désignaient pour remplir la tache ardue de secrétaire. Il fut élu le 16 décembre 1895 et ne cessa de rédiger les procès-verbaux de séances jusqu'au 2 février 1922, date où il fut nommé secrétaire honoraire.

Pendant cette longue période de 26 années, le secrétaire de la Commission remplit sa charge avec un tact un discernement qui faisaient l'admiration de ses confrères ; sachant mettre en lumière ou résumer les communications suivant leur importance, mais sans tien omettre de ce qu'il fallait produire. Il composait en outre périodiquement des tables méthodiques en forme de répertoire qui rendent aujourd'hui les recherches particulièrement faciles. Cet ordre, cet-te clarté ne suffisaient pas à M. Metman qui mettait une sorte de coquetterie à ce que l'impression du texte n'eut aucune coquille, aucune incorrection. Il en soumettait les épreuves à son ami Henry, Chabeuf qui les repassait à M.d'Arbaumont, et ces trois maîtres en l'art d'écrire obtenaient ainsi la quasi-perfection technique. Il faut reconnaître que cette extraordinaire conscience dans l'œuvre plutôt ingrate de mettre en valeur les travaux d'autrui n'a pas peu contribué à donner aux Mémoires de la Commission des Antiquités le renom dont ils jouissent parmi les archéologues de tous les pays,

Est-il besoin de dire que le travail absorbant du secrétaire ne lui laissait pas le temps de se livrer lui-même, dans le domaine de l'histoire ou des sciences, à des études de large ouverture ? Mais. aussi bien à l'Académie qu'à la Commission des Antiquités, M.Metman laissait rarement passer uns séance sans apporter une observation judicieuse, une communication intéressante, sachant à propos trouver le Joint d'une question ardue ou l'envisager sous un jour original C'était un chercheur",

Un jour, en 1911, il me fit part d'une singulière suggestion qui lui venait d'un père Jésuite malade, et qui occupait ces loisirs forcés à feuilleter les anciens Mémoires de l'Académie de Dijon. Ce religieux avait été frappé de la description qu'on y faisait, en 1831, d'une épée mystérieuse placée dans une vitrine du musée de Dijon et portant sur sa lame de curieuses gravures. D'un côté, deux écus juxtaposés, l'un aux armes de France, l'autre aux armes de la Ville d'Orléans. Plus haut, une croix monumentale, devant laquelle un personnage de profil est agenouillé, et derrière lui, l'inscription Charles septième, la même composition se répète à peu près sur l'autre face de la lame, mais c'est l'inscription Vaucouleur qui est placée derrière le personnage agenouillé très effacé, et qui pourrait être une femme, La date de 1419 est gravée cinq fois d'une manière adventice rappelant ainsi l'année du meurtre de Jean sans Peur qui provoqua, par représailles, l'alliance de Philippe le Bon avec les Anglais contre le roi de France.

Ces indications, fort troublantes en vérité autorisaient l'hypothèse qu'on se trouvait en présence d'une épée de Jeanne d'Arc. J'engageai vivement M, Metman à rédiger un exposé de la question que la Revue de Bourgogne se chargerait de publier avec illustrations à l'appui.

Il écrivit son article avec la netteté la précision et la prudence qui lui étaient habituelles, et cet article eut un grand retentissement. La Presse de France, de l'étranger et même d'Amérique s'en occupa. Les critiques s'en mêlèrent, une volumineuse correspondance fut échangée. J'eus moi-même à coordonner toutes les opinions qui se manifestèrent et qui, somme toute, laissèrent la question pendante, Mais il n'en est pas moins vrai qu'on doit à M. Metman de l'avoir mise au point de l'avoir fait connaître.

Un ouvrage qui lui tenait au cœur devait occuper les derniers-nés de sa vie. Depuis plus d'un siècle Etienne Metman et ses ascendances maternels figuraient constamment au banc d'œuvre de l'Eglise Saint-Michel, ces derniers comme trésoriers et lui-même comme secrétaire du conseil de fabrique, puis du conseil paroissial. Il aimait son église, se passionnait pour son architecture, son épigraphie sa décoration et surtout pour son histoire. Longtemps il amassa des notes et des documents. Ses investigations l'avaient amené à d'importantes trouvailles dont il faisait part à la Commission des Antiquités ; telle l'identification de l'imagier Damotte qui avait sculpté au transept sud, le retable des trépassés, tel encore cet artiste de Douai, Nicolas de la Court, a qui il restitua le Jugement dernier du portail central, œuvre que des critiques superficiels avaient attribuée à Hugues Bambin.

Lorsque au début de 1914 M. Metman se décida à faire paraître une Monographie de l'église Saint-michel de Dijon, il possédait des liasses tellement Compactes de documents qu'il dut prendre le parti d'en éliminer un très grand nombre afin de rendre son œuvre plus accessible, dans un but de vulgarisation.

C'est pourquoi son volume in-8° de 250 pages, rehaussée d'illustrations, se lit d'une traite comme un récit très attachant, tout en faisant valoir l'histoire et les beautés architecturales de l'édifice.

Messieurs, il y aurait encore beaucoup à dire sur la vie publique de M. Metman, Je rappelle seulement qu'à deux reprises différentes et à sept années d'intervalle, il fat élu conseiller municipal de Dijon, dignité souvent peu enviable et qu'il n'avait briguée que par devoir. Pendant ses huit années d'exercices ses adversaires eux-mêmes durent en maintes circonstances, reconnaître les services indiscutables qu'il rendit à la ville.

Enfin le 10 novembre 1916, il était nommé membre de la commission du Musée. En faisant part de sa mort à la séance du 21 janvier 1926 M. Joliet et Mercier lui rendirent un touchant hommage, "M. Metman, affirmèrent-ils était un chercheur subtil, méthodique, et ses études dans nos galeries ont toujours été pour nous tous d'une grande utilité. Notre confrère jugeait avec une sûreté exceptionnelle, après avoir étudié longuement. Il savait voir, mais surtout il savait comparer,"

Cet éloge très mérité qui met en valeur le sens artistique de notre collègue, explique en même temps la finesse et l'exactitude de ses appréciations en archéologie.

Dans cette biographie forcément restreinte, je ne puis que signaler la préoccupation constante qu'avait Metman de soulager les misères, préoccupation qui se manifestait dans ses études sur le pessimisme, sur les lois françaises et étrangères contre l'ivrognerie mais surtout par son affiliation constante à la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Que de fois n'ai-je pas vu la porte de son cabinet de travail assiégée par les déshérités de la vie qui venaient le consulter, sans doute, mais chercher aussi près de lui le réconfort moral et matériel.

Et puis, quel agrément dans sa fréquentation ! Sa gaîté naturelle, son enjouement parfois malicieux S'alliaient aux plus solides qualités du cœur, Toujours d'excellent conseil, il s'intéressait à, tout, parlait avec compétence, n'affirmait qu'en connaissance de cause et charmait par son extrême modestie.

On pourrait écrire bien des pages émouvantes sur la vie familiale de ce père modèle de ce grand-père qui partageait son affection entre 25 petits enfants. Au contraire de la plupart des vieillards qui redoutent le bruit et les espiègleries. Il n'était jamais plus heureux qu'au milieu de toute cette jeunesse qu'il réunissait, pendant les vacances sa maison de campagne de Cohons, et dont il savait, d'ailleurs, se faire obéir". Il se remémorait les auteurs classiques pour aider les écoliers dans leurs devoirs de vacances puis il les emmenait dans les champs, les intéressait aux merveilles de la Nature, à la botanique, à la minéralogie qu'il avait étudiées lui-même, comme il étudiait toute chose,

Quant à la vie surnaturelle de ce fervent chrétien qui rapportait à Dieu tous les actes dé son existence et son inlassable dévouement aux œuvres catholiques, elle avait été reconnue dignement par le titre de chevalier de l'ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-grand, que l'évêque de Dijon, Mgr Oury, avait, au nom du Saint-Père, conféré Là, Metman en 1898.

Mais cette vie lumineuse dans sa beauté morale, je confesse mon impuissance à la décrire, Une plume plus autorité que la mienne celle de M. le chanoine Verdunoy, a déjà, dans le Bulletin paroissial de Saint-Michel exalté l'âme de ce croyant qui savait humilie sa haute intelligence devant les sublimités de la Foi. Et l'on comprend alors cette force mystique par laquelle Etienne Metman s'élevait au-dessus des contingences humaines.

Le 12 avril 1912, il avait perdu sans un murmure, avec unie résignation impressionnante la compagne de sa vie ; et parmi les neuf enfants qu'elle lui avait donnés sa fille aînée, Gabrielle Petite sœur des Pauvres, avait succombe au service des malheurs tandis que le plus jeune de ses deux fils Jean, était mort pour France.

Ah ! Messieurs, quelle grand patriotique en ce père si cruellement frappé ! Son Jean qu'il rêvait de voir continuer au barreau les traditions de famille, son Jean qui s'était arraché au bonheur des fiançailles pour courir au drapeau, son Jean n'était plus. Et tandis qu'amis et parents tout en larmes s'attendaient à le trouver défaillant sous l'épreuve, ce beau vieillard malgré son cœur broyé, redressait encore sa haute taille pour affirmer que dans le sacrifice à la Patrie il entrevoyait le Ciel. " Sursum corda"

Et pourtant, bien qu'il n'en fit rien paraître, quelque chose depuis ce jour s'était brisé au tréfonds de lui-même. S'il vaquait, comme par le passé, à ses occupations coutumières, si son intelligence toujours admirablement lucide s'exerçait sans relâche, spécialement sur les questions d'archéologie depuis qu'il avait quitté le barreau, il s'absorbait davantage dans ses prières et sa taille autrefois si imposante s'inclinait vers le sol. Toujours très matinal, il se préparait le mardi matin 29 décembre, à sortir pour entendre, selon son habitude, la messe de 7 heures à l'église Saint-Michel, lorsque le dernier ressort qui l'attachait à la vie s'est rompu.

Etienne Metman devant sa table de travail, s'éteignit sans heurt et sans souffrance, dans la paix du Seigneur,

Inclinons-nous, Messieurs, devant ce grand mort, il est de ceux dont il faut garder la Mémoire, pour la donner en exemple aux générations qui leur succèdent.