Sommaire

CHAPITRE III L'église Saint-Michel pendant la Révolution.

Au moment où commence la Révolution qui allait modifier si profondément, en France, les institutions politiques et religieuses, la paroisse Saint-Michel avait pour pasteur M. Jean-Baptiste Regnault, né à Dijon, le 26 mars 1720. Après avoir été mépartiste, c'est-à-dire vicaire à Saint-Michel, il en était devenu le curé en 1754. Son âge, son long ministère, ses vertus lui donnaient une autorité dont il usait, pour le bien des âmes, avec la plus paternelle modération.

Il avait alors pour l'aider dans son ministère paroissial, MM. Lambert, Champesme, Marigny, Béandé, Delay, Dumont, Fiart, Aubertin, Bizard, Garreau et Beaufort, mépartistes.

M 'Regnault, très attaché aux anciennes traditions, ne vit pas sans inquiétude l'irrésistible mouvement des idées nouvelles ; loin de partager les illusions de ceux qui croyaient entrer dans une ère de prospérité et de paix, grâce à de profondes réformes ardemment désirées par beaucoup et prudemment acceptées par tous, il observait les événements, sans songer à les entraver par une opposition inutile, et se renfermait de plus en plus dans l'accomplissement de ses devoirs de curé, ne se décourageant jamais, malgré les difficultés sans cesse grandissantes.

Tout d'abord, le mouvement de réformes auquel l'optimisme général applaudissait avec confiance, ne semblait pas devoir compromettre là religion qui, respectée de tous, continuait à se trouver mêlée, comme par le passé, à la vie de la cité. Le 30 juillet 1789, on voyait se dérouler dans les rues de Dijon, une procession générale de toutes les paroisses de la ville, une foule immense y assistait pour demander à Dieu la paix du royaume et un temps favorable aux biens de la terre ; mais à coté de ces manifestations religieuses traditionnelles, se multiplièrent des cérémonies patriotiques inusitées auxquelles l'église Saint-Michel dut ouvrir ses portes : le jeudi 27 août 1789, la milice citoyenne de Dijon venait y faire bénir ses drapeaux et l'abbé Volfius, le futur évêque constitutionnel du département de la Côte-d'Or, prononçait, à cette occasion, un discours inspiré par un ardent patriotisme, discours plus politique que religieux.

Le 14 juillet 1790, premier anniversaire de la prise de la Bastille, pendant qu'était célébrée au Champ de Mars, à Paris, la fête de la Fédération, c'est sur le parvis de Saint-Michel, qu'à Dijon, tous les dépositaires de l'autorité jurèrent solennellement d'être fidèles à la Constitution qui ne devait être votée que le 3 septembre suivant. Un Te Deum fut chanté dans l'église, après quoi les fonctionnaires et les sept bataillions de la garde nationale défilèrent sur le parvis où avait été dressé un autel de forme antique devant lequel civils et officiels prêtèrent 1e serment.

Le 17 septembre 1790, l'état-major et le comité militaire faisaient célébrer, à Saint-Michel, une messe pour les âmes des gardes nationaux tués, le 31 août précédent, dans la répression de la mutinerie des régiments de Nancy, le R. P. Montéléon du couvent des Carmes, le futur curé constitutionnel de Saint-Michel, prononça l'oraison funèbre après l'office.

Mais, malgré toutes ces cérémonies officielles pour lesquelles le concours du clergé était demandé, il était facile de prévoir que l'ancienne organisation religieuse de la France était définitivement condamnée et que le désintéressement et, la résignation du clergé ne suffiraient pas à arrêter l'imprudente hardiesse des réformateurs. Les biens d'Eglise avaient été mis par ceux-là même qui en jouissaient, à la disposition de la nation : le 23 juillet 1790, deux officiers municipaux se présentèrent à Saint-Michel pour dresser l'inventaire des titres et papiers de l'église. On leur ouvrit les portes de fer de l'armoire à trois clés et ils procédèrent à leur travail.

Voici d'après leur procès-verbal, en quoi consistait, à cette date, la modeste fortune territoriale de 1'église Saint-Michel :

Le tout était loué 2,025 livres, plus 120 mesures de blé. Le 8 janvier 1791, c'est l'état de l'argenterie de l'église Saint-Michel que l'on vient dresser, car la loi t aux églises que les du 10 septembre 1790 ne laissai vases sacrés proprement dits, calices, ciboires, ostensoirs ; tout le reste devenait la propriété de l'Etat. Le trésor de Saint-Michel dut céder deux anges, trois croix, une croix de procession, deux encensoirs, une navette, un bénitier et deux plaques de livres d'évangiles, soit au total 86 marcs, 10 onces, 6 gros ou 21 kilos 375 grammes d'argent, d'une valeur intrinsèque d'environ 4,200 francs.

Après avoir généreusement fait le sacrifice de, ses biens, de son argenterie, l'Eglise allait se trouver atteinte dans sa hiérarchie et dans son institution elle-même ; la constitution civile du clergé votée le 12 juillet 1790 va déchaîner sur la France la persécution religieuse. Entraînés par leur ardeur à tout réformer, les membres de l'Assemblée nationale s'imaginèrent pouvoir seuls, sans le concours du Souverain Pontife, bouleverser les circonscriptions des diocèses et des paroisses, et même modifier le mode de nomination des évêques et des curés.

Un des premiers effets de la nouvelle organisation du culte à Dijon fut la fermeture de la Sainte-Chapelle dont le chapitre disparaissait comme ne desservant pas une paroisse. La Sainte-Chapelle de Dijon 135 avait été construite par le due Hugues Ill, dans son palais, sur l'emplacement actuel de la place Rameau et du Musée. Le due Philippe le Bon avait confié au chapitre de cette Sainte-Chapelle la garde d'une hostie miraculeuse qui lui avait été donnée par le pape Eugène IV, en 1433. Cette hostie portait les marques des coups de couteau dont un impie l'avait frappée et du sang qui en était miraculeusement sorti ; elle était l'objet, à Dijon, d'un culte très populaire, et nous allons la trouver mêlée à l'histoire de Saint-Michel.

En effet, le 29 décembre 1790, avant de fermer la Sainte-Chapelle, le Directoire du département s'inquiéta d'assurer un asile à la Sainte Hostie et on décida qu'elle serait déposée à Saint-Michel qui était la paroisse de la maison commune alors installée dans les bâtiments devenus depuis le palais des Archives. MM. les vicaires généraux, en l'absence de l'évêque, Mgr de Mérinville, alors à Versailles comme député du clergé, autorisèrent la translation ; elle eut lieu, avec une certaine pompe, le samedi 8 janvier 1791.

La municipalité vint à Saint-Michel avec les sergents de la ville, escortée d'un piquet de gardes nationaux, les fabriciens, le clergé de la paroisse l'attendaient ; une procession s'organise et se rend à la Sainte-Chapelle. Là, la Sainte Hostie, son reliquaire et le coffre d'or lui servant d'écrin sont remis au maire, la précieuse hostie est pour la dernière fois exposée sur le maître-autel de la Sainte-Chapelle, aujourd'hui à la cathédrale Saint-Bénigne, les chanoines sont tristement rangés sur deux lignes dans la nef du sanctuaire condamné, et le cortège prend le chemin de l'église Saint-Miche1 au chant de l'hymne Verbum supernum prodiens. La Sainte Hostie fut portée par MM. Defay et Garreau, mépartistes de Saint-Michel,, M. le curé Regnault suivait le dais avec les députés de, la fabrique, les confrères de la Sainte-Hostie et le corps municipal. La foule était nombreuse et recueillie sur le passage de cette procession insolite. Le sentiment général était une tristesse respectueuse et inquiète.

Arrivé à Saint-Michel le cortège fut reçu par les fabriciens, la Sainte Hostie fut placée sur le maître-autel, au chant de l'Ave verum. M. le curé Regnault donna la bénédiction d'une voix que l'émotion faisait trembler, après quoi la, Sainte-Hostie, renfermée avec son reliquaire dans le coffre d'or, fut placée à la chapelle de la Sainte-Vierge disposée pour la recevoir.

A partir de ce jour, les pieux fidèles viennent nombreux prier : devant la Sainte-Hostie essayant de réparer par leurs pieux hommages, les fautes de ceux qui allaient déchaîner sur leur patrie les horreurs de la persécution religieuse. Le concours des adorateurs fut si grand que par prudence, pour contenir la foule, on plaça une grille, de fer devant la chapelle où trois lampes, dont une d'argent, brûlaient jour et nuit.

C'est le 8 janvier 1791 que la Sainte-Hostie fut transférée à Saint-Michel ; le 13 du même mois, était publié et affiché à Dijon, le décret de l'Assemblée nationale exigeant de tous les ecclésiastiques en charge une adhésion formelle à ses vues et cela sous la forme, alors très à la mode, d'un serment dont voici la formule : " Je jure de veiller avec soin aux -fidèles dont la direction m'est confiée. Je jure d'être 139 fidèle à la nation, à la loi et au roi. Je jure de maintenir, de tout mon pouvoir, la Constitution française et notamment les décrets relatifs à la Constitution civile du clergé." Par ces derniers décrets, l'autorité civile prétendait régler, et régler seule, des matières qui, comme la nomination des évêques et des curés, le nombre et l'étendue des diocèses, sont des matières ecclésiastiques que le pouvoir civil ne peut aborder pratiquement sans un accord préalable avec le Saint-Siège. Mais l'Assemblée nationale entraînée par son ardeur réformatrice, grisée par l'enthousiasme avec lequel étaient accueillies les transformations politiques les plus hardies, crut à sa toute-puissance pour tout réglementer comme si rien n'était hors de son domaine ; elle voulut imposer sa Constitution civile du clergé qui bouleversait l'Eglise de France. Le serment exigé devait être prêté dans la huitaine, à l'issue de la grand'messe, en présence d'un fonctionnaire municipal ; tout prêtre refusant le serment était considéré comme démissionnaire et devait être remplacé.

M. le curé Regnault n'hésita pas à refuser le serment pour rester fidèle à l'Eglise, les mépartistes de Saint-Michel suivirent son exemple, sauf Claude Béandé qui prêta serment le 23 janvier 1791, avec Jean-Baptiste Volfius, en présence des délégués de la commune installés au banc d'œuvre. Plus tard, deux autres mépartistes de Saint-Michel, Pierre-François Lebrun et Denis Garreau, prêtèrent serment tous les autres préférèrent renoncer à leurs charges et aux avantages qui y étaient attachés.

Des discussions passionnées s'élevèrent bientôt 140 entre les partisans et les adversaires du serment ; au début, d'excellents prêtres désireux de continuer leur ministère s'étaient soumis aux exigences légales sans bien en comprendre la portée -1 mais après examen, plusieurs prétendirent se dégager et revenir sur leur serment, certains y apportèrent des restrictions, de tous côtés les résistances se multiplièrent, à mesure que les conséquences pratiques de la Constitution civile du clergé vinrent éclairer l'opinion. Mais l'Assemblée nationale s'obstinait à imposer sa volonté et voulait à tout prix venir à bout d'une opposition irritante. Avant de recourir aux procédés violents, elle rédigea une instruction fort habile où les choses étaient présentées avec une grande modération. Cette pièce officielle dont on espérait beaucoup pour amener le clergé à la soumission, fut envoyée dans toutes les communes où aux termes du décret du 26 janvier 1791, elle devait être sans retardement, lue un jour de dimanche, à l'issue de la messe paroissiale, par un curé ou un vicaire, et, à leur défaut, par le maire ou le premier officier municipal.

M. le curé Regnault reçut donc, de la municipalité, un exemplaire de l'instruction officielle, avec invitation d'en donner lecture à ses paroissiens dans son église ; voici la lettre courageuse, et digne, qu'il écrivit à M. Gros, procureur-syndic de la commune, pour lui annoncer son refus de faire la lecture demandée : Dijon, le19 mars 1791.

MONSIEUR, Il paraît que l'Assemblée nationale elle-même a senti qu'il y aurait plus que de la dureté à exiger des 141 curés ou de leurs vicaires une lecture uniquement dirigée contre eux puisque, sur leur refus, elle en charge Messieurs les officiers municipaux ; en conséquence, Monsieur, trouvez bon que je vous renvoie l'adresse que je viens de recevoir pour que vous puissiez la faire lire par telle personne que vous jugerez à propos.

" Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

" REGNAUIT, " Curé de Saint-Michel. "

Ce fut, en effet, un membre de la municipalité qui, sans grand succès d'ailleurs, donna lecture du document officiel, à Saint-Michel, le dimanche 20 mars ; quelques jours auparavant, le 10 mars 1791, -le pape Pie VI avait adresse aux évêques de France un bref condamnant la Constitution civile du clergé. Rome avait parlé, et les prêtres assermentés ne pouvaient plus prétendre être -en communion avec le Saint-siège.

M. Regnault ne se faisait aucune illusion, bientôt il lui faudra céder la place à un intrus, sortir de sa chère église, mais il entend bien ne pas abandonner le troupeau auquel, depuis tant d'années, il a consacré tout son zèle, et pour lequel il semble redoubler de vigilance et de soins. On le vit presser ses paroissiens de remplir, sans retard, leur devoir pascal et, devancent l'époque accoutumée, se hâter de célébrer la première communion dans cette paroisse dont là direction officielle tout au moins allait lui être ravie.

- 142 - Par suite du refus de M. Regnault de prêter serment, la cure de Saint-Michel se trouvait vacante et, le 22 mars 1791, les électeurs car la Constitution civile du clergé les appelait à nommer évêques et curés, se réunissaient à l'église Saint-Etienne pour choisir les membres du nouveau clergé ' Le résultat du scrutin auquel prirent part 439 électeurs sur 564 inscrits, fit de Jean-Baptiste Volfius, l'évêque de la Côte-d'Or par 342 suffrages, et il fut immédiatement installé, sans aucune institution du Saint-Siège. La cure de Saint-Michel fut attribuée à M. Alamany, oratorien, directeur du séminaire de Saint-Magloire, à Paris, mais il refusa sans doute ce poste, car on ne trouve aucune trace de lui à Dijon A défaut de M. Alamany, l'évêque Volfius appela à Saint-Michel, comme curé, M. Charles Montéléon, ancien provincial des Carmes, à Narbonne, né à Mirefleurs (Puy De Dôme), le 5 août 1742, et qui de Narbonne était passé aux Carmes de Dijon. MM. Béandé et Garreau lui furent adjoints comme vicaires, en sorte que le clergé de l'église se trouva réduit de douze prêtres à trois.

A partir du dimanche des Rameaux, 17 avril 1791, le culte ne fut plus célébré à l'église Saint-Michel que par des prêtres assermentés. Le vénérable M. Regnault, qui dut à ce moment quitter le presbytère, allait dire la messe dans la chapelle des Ursulines, aujourd'hui comprise dans la caserne Dampierre, rue Chancelier l'Hôpital ; la grande majorité des fidèles l'y suivit et l'église Saint-Michel se trouva déserte an grand déplaisir de l'autorité qui ne tarda pas à intervenir, et fit fermer au public toutes les églises des religieuses à 143 moins qu'elles ne fussent desservies par des ecclésiastiques nommés par l'évêque du département.

M. Regnault pouvait continuer à célébrer la messe dans la chapelle des Ursulines, mais déjà le directoire du département, préludant à la persécution par la taquinerie, défendait aux paroissiens d'y assister.

Chassé de son église, chassé de son presbytère, le vénérable curé de Saint-Michel se retire dignement, sans récrimination, sans murmure. Grandi par l'épreuve, admiré et aimé de ses paroissiens, il veut, tant que cela sera possible, continuer à se donner à eux tout entier.

Des sept paroisses de Dijon, le décret du 4 mai 1791 en conserva que quatre, dans l'organisation nouvelle : Saint-Etienne, Saint-Bénigne, Saint-Michel et Notre-Dame. Le 2 février précédent, un autre décret avait donné à Saint-Michel le titre d'église cathédrale, cette fois cet honneur était rendu à Saint-Etienne ; toutes ces modifications restèrent théoriques et montrent seulement l'embarras des réformateurs et l'incertitude de leurs vues dès qu'il ne s'agit plus simplement de détruire. Bien entendu, dans les paroisses conservées, les rares membres du nouveau clergé restent chargés du service du culte. Tous les croyants, tous ceux qui avaient conservé des convictions religieuses raisonnées, s'éloignent des prêtres jureurs et, à Saint-Michel, comme dans les autres églises paroissiales de Dijon, seuls les indifférents, ceux qu'animent les ardeurs politiques, plutôt que le zèle religieux, forment l'auditoire du clergé constitutionnel ; ils viennent à Saint-Michel, comme ils iraient à l'hôtel - 144 de ville ou à la société populaire, s'imaginant soutenir la Constitution en assistant à la messe de l'intrus.

Ce sont surtout les femmes qui, à Dijon, se montrèrent ardentes à défendre le culte orthodoxe en protestant contre les prêtres jureurs. Pour lutter contre les efforts féminins et venir à bout de cette opposition, il parut habile d'opposer aux Dijonnaises catholiques les "dames citoyennes" que n'effrayait pas la Constitution civile du clergé et qui, soit par conviction, soit par désir de paraître, consentaient à prêter leur concours aux fêtes de la République.

Pour les attirer l'entreprise se couvrit du patriotisme, il s'agissait, la tactique est connue, d'unir dans un même culte Dieu et la patrie, sauf plus tard à substituer le culte de la patrie à celui de Dieu. La première affirmation publique de l'existence de ce groupe des dames citoyennes fut la bénédiction, à Saint-Michel, le 30 mai 1791, du drapeau aux trois couleurs qui leur servait de bannière. Le futur curé de la paroisse, M. Montéléon, joua son rôle dans la cérémonie et prononça un discours où l'Evangile fraternisait avec la Constitution ; il loua naturellement le zèle des citoyennes, les exhortant à joindre leur " vigilance à celle des associations patriotiques et nécessaires " qui s'efforcent de déjouer " les trames perfides " des ennemis de la liberté.

En quittant l'église Saint-Michel, les citoyennes allèrent à la séance du club dans les bâtiments du ci-devant Parlement ; après plusieurs discours, on se rendit à la porte de Condé devenue le monument de la Liberté, illuminé pour cette fête qui se termina par 145 - quelques désordres, vitres brisées, portes enfoncées dans les maisons des aristocrates.

L'église Saint-Michel fut volontiers choisie, à cette époque, pour les manifestations patriotiques ; le 9 juin on y célèbre une messe solennelle à l'occasion des élections pour nommer les députés de la deuxième législature, ceux qui remplacèrent les membres de l'Assemblée nationale.

Le 22 mai 1791, les patriotes dijonnais affublaient d'une écharpe tricolore la grande statue de saint Michel (Oeuvre de Nicolas de la Cour, alors placée sous le porche devant le bas-relief du Jugement dernier) ; en même temps ils accrochaient à sa ceinture un écriteau portant ces MOTS : LEX CONSTITUTIONIS loi de la Constitution) et l'Archange se trouvait ainsi transformé en patriote défendant la Constitution l'épée à la main ! Cette inscription disparut ainsi que l'écharpe, pour la fête de la Sainte-Hostie qui fut célébrée à Saint-Michel, le 30 juin, à la date traditionnelle, par les soins du clergé constitutionnel. A cette occasion, on mit à la pointe de l'épée brandie par l'archange au-dessus du démon vaincu, une pancarte de carton sur laquelle étaient écrites en lettres d'or ces paroles évidemment dirigées contre les ennemis de la Constitution UBINAM SUNT (Où sont-ils ?). Dans l'intérieur de l'église, le saint Michel de Jean Dubois, à la chapelle Jacob, aujourd'hui des Trois Rois, reçut une couronne de lierre et une écharpe tricolore ; de plus deux écriteaux bleus appendus l'un à la main d'un damné l'autre, au-dessus des diables, portaient, en lettres d'or, le 146 premier : VIDEANT (qu'ils prennent garde), le second : ET CONFUNDANTUR ZELANTES (et que les jaloux soient confondus) ; ces citations empruntées à nos livres saints semblent des menaces adressées aux paroissiens restés attachés à M. Regnault, leur légitime pasteur. Les archives de la fabrique ont conservé le nom du peintre Normand auquel ces inscriptions de circonstance avaient été commandées, elles -nous apprennent également que pour cette même fête, bien différente hélas ! des précédentes, ce même Normand avait peint en blanc et verni les douze grands " stores " du maître-autel, trois autres " portatifs ", et les avait décorés, au bas, d'un ruban aux couleurs nationales.

C'est par ces procédés insolites et quelque peu puérils, que le clergé constitutionnel de Saint-Michel affirmait la pureté de son civisme et s'ingéniait à satisfaire les aspirations plus patriotiques que religieuses d'un troupeau fort mélangé où les sceptiques, les déistes, les philosophes et les fonctionnaires avaient pris la place des croyants. Quant aux véritables fidèles ils s'abstenaient d'assister aux cérémonies du culte officiel, se séparaient du clergé assermenté et affirmaient leur attachement à leurs anciens pasteurs de plus en plus respectés et obéis.

L'église Saint-Michel désertée ne voyait guère ses nefs se remplir qu'à l'occasion des cérémonies politico-religieuses que son clergé multipliait volontiers, à propos des événements du jour.

Quand on apprit, à Dijon, le départ de la famille royale et son arrestation à Varennes (21 juin 1791), 147 l'émotion fut très vive dans la ville, de curieuses manifestations antimonarchiques se produisirent : ainsi une compagnie de trente enfants portant pour la circonstance le costume de la garde nationale se présentait le 7 juillet 1791, au matin, dans l'église Saint-Michel où elle faisait bénir un petit drapeau.

De là ces représentants des écoliers dijonnais se rendirent au District, ils furent immédiatement introduits dans la salle des séances. L'un d'eux débita gravement une harangue dont la phraséologie ampoulée fait aujourd'hui sourire, mais que le président écouta sérieusement et qui reste conservée pour la postérité dans le registre officiel.

Le 25 septembre 1791, la Constitution sanctionnée par le roi le 13 du même mois, était solennellement proclamée à Dijon ; la fête comportait trois proclamations successives, sur la place royale, au rond-point du pare, alors appelé le Champ de la Fédération, et la troisième à Saint-Michel.

Le 25 novembre, fête de la sainte Catherine, les petits volontaires dijonnais accompagnant des petites filles en écharpes tricoles, l'une d'elles portant un drapeau, vinrent, tambours en tête, entendre la messe à l'église Saint-Michel.

Toutes ces manifestations ne suffisaient pas à masquer l'insuccès des prêtres constitutionnels qui, malgré les efforts des autorités, se sentaient de plus en plus impuissants à attirer à eux et à retenir sous leur autorité les vrais croyants. Quant à leurs partisans, force était de reconnaître qu'ils étaient trop peu nombreux et surtout trop affranchis de toute croyance 148 chrétienne pour pouvoir jamais constituer une paroisse. On peut se représenter le nouveau clergé officiant découragé, dans Saint-Michel à peu près désert, tandis que ceux qui entendaient conserver la foi et les habitudes chrétiennes, savaient bien,, en dépit des arrêtés et des tracasseries, retrouver leur -véritable curé et s'obstinaient à recourir à son ministère. Le vide était tel dans les temples constitutionnels que, le 6 mai 1792, un décret réduisit encore le nombre des paroisses ne conservant, pour toute la ville, que Saint-Bénigne, Saint-Michel, avec l'église des Cordeliers pour annexe, et Notre-Dame.

Cependant les manifestations extérieures du culte n'étaient point encore supprimées à Dijon et la procession de la Sainte-Hostie particulièrement intéressante pour Saint-Michel, eut lieu en 1792, à la date accoutumée, pour la dernière fois. La municipalité ne voulant ni se risquer à interdire une cérémonie très populaire, ni se compromettre en s'y associant directement, avait décidé de laisser faire la procession, mais sans v paraître, sauf à envoyer seulement deux commissaires pour maintenir l'ordre au besoin.

Tout se passa d'ailleurs sans incident, on eut la liberté de ne point mettre de tentures devant les maisons, sur le passage de la procession, mais très peu de personnes jugèrent à propos d'user de cette liberté dont Paris avait donné l'exemple à la province. La fermeture de la Sainte-Chapelle, l'absence des prêtres non assermentés, l'exigu‹té des ressources de la fabrique de l'église Saint-Michel, enlevèrent beaucoup de son éclat à la cérémonie traditionnelle.

Malgré cette tolérance pour les processions, sous l'influence des agitations politiques dont Paris était le théâtre, les passions antireligieuses se développaient de plus en plus à Dijon ; les violents, qui toujours, aux époques troublées, dirigent et dominent, irrités de l'insuccès des prêtres @assermentés en vinrent bientôt, sous prétexte de légalité, à la persécution ouverte contre les prêtres qui, pour rester fidèles à l'honneur sacerdotal, avaient renoncé à leurs prérogatives et à leurs bénéfices en refusant le serment. On ne pouvait leur reprocher, à cette date, la violation d'aucune loi, et cependant, sans attendre les odieuses mesures que prendra plus tard contre eux la Convention, dès le 11 mars 1792, un arrêté du Directoire du département, illégal d'ailleurs, enjoignit à tous les prêtres insermentés jouissant d'une pension et résidant dans les communes où ils exerçaient auparavant leurs fonctions ou dans le voisinage, de se concentrer à Dijon sous la surveillance de la municipalité.

Ce que l'on voulait, c'était ruiner leur influence et laisser le champ libre aux assermentés. Bientôt plus de quatre cents prêtres avant refusé de prêter le serment se trouvèrent réunis à Dijon dans une situation pénible et périlleuse : rien n'était à reprendre dans leur conduite ; sans attaquer personne, ils se bornaient à répondre par une charité plus vive et un dévouement plus généreux aux injustes soupçons et aux rigueurs odieuses dirigées contre eux. Aussi la grande majorité de la population leur restait fidèle et s'écartait de plus en plus de leurs successeurs officiels s considérés comme des intrus ; les messes basses des 150 insermentés étaient beaucoup plus suivies que les offices célébrés par les jureurs, dans les quelques églises conservées encore à Dijon. Il n'en fallait pas plus pour susciter les violences des révolutionnaires irrités et surpris des embarras que leur causait la Constitution civile qu'ils s'obstinaient à imposer et à défendre.

Sur un mot d'ordre venu de Paris, du club des Jacobins avec lequel les patriotes dijonnais entretenaient des relations suivies, le 17 juin 1,792, une sorte d'émeute éclate à Dijon : l'hésitation de la municipalité surprise encourage les meneurs qui décident d'arrêter les prêtres insermentés. Les listes étaient prêtes, on promet cinq livres par chaque prêtre arrêté et des bandes de forcenés se dispersent dans la ville pour jeter en prison, sans mandat de justice, sans ordre de l'autorité, sans prétexte aucun, les ecclésiastiques désignés.

Dans la soirée, au moment où il se préparait à se mettre au lit, M. Regnault, l'ancien curé de Saint-Michel, alors âgé de soixante-douze ans, fut arraché de la maison amie où il avait trouvé asile et conduit, en bonnet de nuit et en robe de chambre, dans une salle basse du Logis @du Roi, rue de la Sainte-Chapelle.

MM. Dumont, Fiart et Marigny, tous trois anciens mépartistes de Saint-Michel, vinrent bientôt l'y rejoindre avec tous les prêtres insermentés de la ville qu'on put saisir. Rien n'avait été préparé pour recevoir tous ces prisonniers inattendus, pas de lits, pas même de bancs. Ces infortunés, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de vieillards, passèrent une nuit affreuse, exposés aux menaces d'une populace irritée qui, par cela seul qu'on les avait arrêtés, les tenait déjà pour des criminels convaincus, dignes des pires châtiments.

La municipalité effrayée, craignant de se compromettre en prenant la défense de prêtres insermentés, au lieu, comme c'était son devoir, de faire relâcher immédiatement ces innocentes victimes d'arrestations arbitraires et punir ceux qui avaient porté la main sur elles, après beaucoup d'hésitation, ordonna le transfert de tous ces prisonniers dans les bâtiments du grand séminaire, place Saint-Jean.

Le 19 juin, vers midi, @n vit des gardes nationaux conduire ces malheureux prêtres divisés en groupes, à leur nouvelle prison, où après avoir subi les huées et les invectives des sans-culottes, ils se trouvèrent entassés dans des locaux insuffisants, dénués de tout, sous la surveillance étroite de patriotes exaltés et brutaux. Ils y restèrent jusqu'au 2 juillet, sans que la municipalité osât prendre un parti : ce jour-là elle se décide enfin, -d'assez mauvaise grâce, à ordonner l'élargissement des prisonniers, mais elle se trouva impuissante devant la fureur de la populace enhardie par sa faiblesse ; les violents menacent de massacrer les prêtres s'ils, osent sortir de prison, si bien que, malgré leur libération officielle, la municipalité dut conserver en prison ces singuliers détenus. Elle faillit même se trouver aussi incapable de les protéger dans leur prison que de les en faire sortir.

Dans la nuit du 3 au 4 juillet, la garde placée à la porte du séminaire ayant été forcée par les sans- 152 culottes, les malheureux prisonniers crurent leur dernière heure venue. M. Regnault, toujours courageux et résigné, se jetant aux pieds d'un crucifix, exhorta ses confrères à faire généreusement le sacrifice de leur vie. Heureusement la force publique finit par repousser les émeutiers et les prisonniers furent sauvés. Mais, pour en finir, on dut ouvrir à ces malheureux prêtres une issue à travers les maisons voisines ; ils purent enfin gagner ainsi une rue détournée et échapper aux violences des misérables prêts à devenir leurs bourreaux.

Quelques jours après ces scènes de violence qui faillirent ensanglanter le grand séminaire de Dijon, comme les massacres de septembre ensanglantèrent les prisons de Paris, le 16 juillet 1792, on s'empara des cloches de l'église Saint-Michel ; six cloches furent descendues de la tour centrale où il ne resta plus que la plus grosse datant de 1560, qui existe encore et sur laquelle le marteau de l'horloge continue à frapper les heures. Les autres furent portées à la Monnaie de Dijon alors installée dans l'ancien hôtel de Croy, place Saint-Michel, no 25, pour être transformées en pièces de billon.

Le 25 mars 1793, une équipe d'ouvriers dressait des échafaudages et des échelles devant le portail de l'église Saint-Michel ; on était en pleine Terreur, il s'agissait d'exécuter un décret ordonnant la destruction de tout ce qui, dans les monuments, rappelait la féodalité et de faire disparaître les nombreuses armoiries qui, au porche de l'église notamment, conservaient le souvenir des familles généreuses ayant 153 contribué, par leurs largesses, à la construction du portail. Le devis préparé pour ce travail confié au citoyen Gautier, charpentier, indique, de la part de la municipalité, le désir de ménager les sculptures de Saint-Michel et de réduire les destructions au strict nécessaire. L'imagerie du portail était encore intacte, mais officiellement respectée, elle restait exposée aux violences individuelles, et en mars ou avril 1793, un bon patriote brisait un des pendentifs du chapiteau, formant -le piédestal de la statue de saint Michel, à la grande porte du porche. Son exemple a été suivi, par d'autres sortes de vandales, et aujourd'hui presque tous les autres pendentifs ont disparu.

Les fidèles étaient de moins en moins nombreux, à Saint-Michel, aux offices, que Montéléon et ses deux vicaires continuaient à y célébrer ; de plus en plus le vide se faisait autour d'eux, l'autorité qui avait d'abord protégé et défendu, comme son œuvre, le culte constitutionnel, se montrait, depuis l'abolition de la royauté, franchement hostile à la religion chrétienne, sous quelque forme que s'affirmât la foi à la divinité du Christ ; les prêtres assermentés qui enseignaient encore l'Evangile, avaient beau affirmer bien haut leur patriotisme, s'ils n'allaient pas jusqu'au renvoi de leurs lettres de prêtrise, s'ils refusaient de violer leurs vœux en contractant mariage ou d'abjurer bruyamment, ils n'étaient guère mieux vus que les prêtres réfractaires. Les mêmes persécutions les attendaient et le jour n'était pas loin ou nombre d'entre eux allaient périr sur l'échafaud. Et cependant la Sainte-Hostie était toujours à Saint-Michel, déposée dans la chapelle de la Sainte-Vierge, les trois lampes brûlaient encore, et l'une d'elles jour et nuit, devant, elle. Quelques pieuses femmes continuaient à venir l'adorer dans le temple déserté. Du reste, malgré tout, M. Montéléon affectait d'avoir confiance dans l'avenir : en mars 1793, il faisait acheter par la fabrique, pour 3,700 livres, l'orgue de la Sainte-Chapelle et l'installait à Saint-Michel où avec l'aide de l'architecte Antoine il dut modifier la disposition de la tribune pour le recevoir. Une inscription gravée sur l'un des tuyaux rappelle -que la translation de cet instrument construit, en 1743, par les facteurs Charles et Robert Riepp, a été faite aux frais de Charles Montéléon, par les soins de F. Collniet, facteur, de Bochard, menuisier, et Donjon, sculpteur, Lausserois étant l'organiste.

En même temps, les mesures de rigueur se multiplient contre les ministres du culte et tout faisait prévoir la prochaine fermeture des églises : la loi du 18 août 1793 défendait le port du costume ecclésiastique ou religieux, un arrêté du 6 mai précédent avait interdit, à Dijon, les processions et celle de la Sainte Hostie n'eut pas lieu, tandis qu'à Paris, en cette même année 1793, cinq mois après l'exécution de Louis XVI, les processions sortirent encore dans les rues comme d'ordinaire. A Dijon, les autorités locales en vinrent aux mesures les plus violentes contre les suspects et les prêtres insermentés. qui se virent traqués de tous côtés ; le 17 novembre 1793, le Directoire du département, pour écarter la famine et assurer l'approvisionnement de la ville, déclarait qu'il était de son devoir " de veiller à la conservation des 155 farines qui sont rendues inutiles par quelques abus religieux " et supprimait le pain bénit dans tous les temples du culte catholique. Mesure puérile qui pouvait satisfaire le fanatisme des Jacobins, mais ne contribuait guère à ramener la confiance sans laquelle il ne saurait y avoir de prospérité matérielle pour une nation.

Quelques jours plus tard, le 28 novembre, on enleva de l'église Saint-Michel ce qui restait encore d'ornements et d'objets d'orfèvrerie. C'est à cette date que disparurent avec la lampe d'argent, le reliquaire d'or en forme d'ostensoir, dans lequel on exposait la Sainte-Hostie et le coffre de même métal qui lui servait d'écrin. Le reliquaire plus précieux peut-être par le travail artistique que par la valeur de l'or et des pierreries avait été offert, en 1454, par la duchesse Isabelle de Portugal, la troisième femme de Philippe le Bon, il pesait cinquante et un marcs, quant au coffret d'or, c'était un présent fait, en 1659, par le due d'Epernon ; tous ces objets de haut prix furent fondus à la Monnaie, sans grand profit pour les finances de l'Etat.

Malgré les ardeurs de la municipalité qui, le 8décembre 1793, pour détruire jusqu'aux racines du fanatisme, avait imposé à tous le repos les jours de décadi, sous peine d'être déclaré suspect, le clergé constitutionnel était toujours à Saint-michel ; mais comme depuis la mise en vigueur 'du calendrier républicain (5 octobre 1793), il était devenu dangereux de ne pas s'associer à la célébration du décadi et plus dangereux encore de conserver le respect du troisième 156 commandement de Dieu, il est à croire que Montéléon qui, le 16 février 1794, abdiquera avec ses deux vicaires, Béandé et Garreau, son état et ses fonctions de prêtres, avait jugé prudent de suspendre les cérémonies d'un culte sans Fidèles et quelque peu compromettant pour ses ministres. Cependant, le 5 décembre 1793, il Faisait peindre une inscription sur les orgues de la Sainte-Chapelle transportées, par ses soins et à ses frais, dans l'église Saint-Michel où elles sont encore mais complètement transformées au dix-neuvième siècle. Il ménageait d'ailleurs sa retraite et profitera plus tard des bons rapports qu'il avait su établir avec la municipalité pour rentrer dans ses déboursés et opérer une liquidation amiable avant de quitter l'église destinée à devenir le Temple de la Raison. Il touchera ainsi 3,643 livres, 14 sols, 6 deniers pour dépenses faites soit à l'orgue, soit à d'anciens autels, et cette somme fut prise " sur le produit de la vente des ci-devant églises, boiseries et autres effets d'icelles concédées à la commune". L'ex-curé Montéléon, ce mauvais pasteur sans brebis, a donc livré son église et s'est fait rembourser de ses dépenses jusqu'au dernier denier, sur le prix des biens ecclésiastiques ; nous le verrons bientôt livrer aux flammes la Sainte-Hostie, en attendant il va assister, sans protestation, à la destruction violente des statues qui ornaient les portes de Saint-Michel.

Les révolutionnaires s'imaginaient assurer la durée du nouveau régime en détruisant tout ce qui pouvait rappeler celui dont il avait pris la place, ce qu'on appelait les signes de la féodalité et du fanatisme. 157 Le vandalisme révolutionnaire était un moyen de gouvernement et quand les autorités locales entendaient sur ce point user de quelques ménagements, sauver des œuvres d'art précieuses et épargner des monuments chers aux populations, les patriotes s'indignaient et les députés envoyés en mission dans les départements par la Convention, venaient réveiller leur zèle et assurer partout les destructions jugées nécessaires au -triomphe de la République. A Dijon, c'est Bernard, député de Saintes (il avait pris le nom révolutionnaire de Pioche-Fer), qui à deux reprises vint exciter les esprits et ranimer les passions et les haines. Il s'acharna surtout contre les églises, lançant contre les statues qui les ornaient, la brutalité des révolutionnaires exaltés, heureux d'affirmer la pureté de leur civisme en se ruant sur les édifices religieux désignés à leurs coups et en brisant tout ce qu'ils pouvaient atteindre. Le 16 janvier 1714, un témoin, M. Baudot, qui a laissé sur cette époque troublée des ilotes précieuses, constatait la destruction des statues du portail de Saint-Michel. A l'intérieur de l'église abandonnée, tout fut dévasté sous prétexte de satisfaire aux réquisitions et de procurer les métaux, plomb, cuivre et fer, nécessaires à l'armement national. Tous les ornements de cuivre doré appliqués sur les tombeaux des chapelles de l'église furent arrachés, les grilles descellées et brisées par des mains sacrilèges ; les réquisitions devenaient de simples prétextes pour excuser les pires actes de vandalisme. Il y eut, à Dijon, de courageuses protestations, des efforts intelligents et généreux pour arrêter les 158 destructions, des mesures administratives malheureusement tardives et inefficaces furent même prises, décrétées tout au moins, pour sauver les œuvres d'art les plus précieuses ; mais l'église Saint-Michel suffit pour montrer ce qui a péri. Toutes les statues qui ornaient le porche et les deux portes latérales ont été entièrement détruites ; à l'intérieur de l'église, presque tous les tombeaux, tous les autels, tous les retables, toutes les statues des chapelles ont disparu et c'est miracle que le bas-relief du Jugement dernier et les sculptures des voûtes du porche aient été épargnées.

M. Baudot raconte que leur conservation serait due à l'hésitation d'un brave tailleur de pierre, Vacherot, qui chargé par le maire Sauvageot, celui qu'on appelait le petit roi, de Dijon, de détruire toutes ces sculptures comme avaient été détruites celles du porche de Notre-Dame, ne cachait pas son regret d'être obligé d'obéir à des ordres aussi barbares. Au moment où il allait cependant se mettre au travail, vint à passer M. Renoir, ancien procureur de la commune, un homme de courage et de goût, qui engagea Vacherot à suspendre quelques instants sa sinistre besogne en lui glissant un assignat de cinq livres dans la main et courut obtenir de M. Viardot, alors procureur du département, l'autorisation d'arrêter la destruction ordonnée. L'échafaudage fut immédiatement enlevé et l'on persuada, paraît-il, aux fanatiques dijonnais tentés de protester, que les belles figures décorant les caissons des voûtes du porche étaient non pas des anges séditieux, mais des génies à l'antique. Le caractère profane de certaines sculptures du porche 159 servit sans doute à accréditer cet ingénieux mensonge.

Les destructions opérées dans l'église Saint-Michel préparaient l'installation dans ses nefs du culte de la Raison et la présence à Dijon de Bernard, dit Pioche-Fer, fit hâter la fermeture des églises. Nous avons vu l'attitude du citoyen Montéléon se pliant aux circonstances, sauvegardant ses intérêts, sans rien faire pour essayer de sauver l'église dont il avait consenti à être le pasteur mercenaire, nous allons voir ce malheureux prêter les mains à un odieux sacrilège et brûler la Sainte-Hostie dont il se trouvait avoir la garde, pour laisser l'église Saint-Michel, vide de Dieu, à la disposition des audacieux qui, dans leur orgueil, prétendaient instaurer un culte tout humain sous prétexte d'approprier Saint-Michel à sa nouvelle destination, d'épargner aux patriotes la vue d'emblèmes religieux abhorrés, la rage des destructeurs et la cupidité de leurs auxiliaires se donnèrent libre carrière, achevant de détruire ce qui restait encore dans l'église, du mobilier et de la décoration des autels. Restait à faire 'disparaître la Sainte-Hostie qui reposait toujours dans la chapelle de Sainte-Vierge. En 1790, lors de la fermeture de la Sainte-Chapelle, c'est en procession, avec l'assistance du corps de ville, la garde nationale faisant la haie, que la Sainte-Hostie avait été apportée à Saint-Michel, mais la Révolution qui, au début, se disait respectueuse de la royauté et de l'Eglise, avait tué le roi, persécuté les prêtres et, en janvier 1794, l'autorité et les fanatiques qui en étaient dépositaires, ne voyaient plus ni où, ni comment on pouvait conserver cette Sainte-Hostie entourée naguère 160 des adorations d'un peuple qui la considérait comme la protectrice de la cité.

Il ne restait qu'à la détruire, et le procès-verbal qui constate le sacrilège prémédité, officiellement et régulièrement consommé en présence du curé Montéléon et des officiers publics désignés à cet effet, permet de déterminer les responsabilités. Le voici : " Ce jourd'hui 22 pluviôse de l'an second de la république française, heure de quatre après midi, nous soussignés, Nicolas Anvers et Michel-François Vaillant, membres du conseil de la commune de Dijon, étant avec le citoyen Jean-Baptiste Paillet, aussi membre du conseil, dans le bâtiment ci-devant appelé Saint-Michel pour y vaquer aux opérations dont le conseil de ladite commune nous a respectivement chargés par son arrêté d'hier, le citoyen Montéléon, ministre du culte catholique, qui s'est trouvé dans le même bâtiment, nous a observé qu'il y existait une hostie très ancienne reconnue par différents procès-verbaux de la municipalité de Dijon, de laquelle le vaisseau où elle était contenue ayant été retiré pour les besoins de la république, il nous a demandé d'assister au brulement qu'il se proposait d'en faire, à quoi déférant, ledit Montéléon a brulé ladite hostie en notre présence et en celle de Denis Garreau, ministre du culte catholique, de quoi nous avons dressé le présent procès-verbal et avons signé. Charles Montéléon, ex-curé, Denis Garreau, Michel-François Vaillant, Paillet et Anvers. "

Charles Montéléon en prêtant serment d'abord, en s'installant ensuite comme curé à Saint-Michel, à la 163 place du pasteur légitime, se faisait peut-être encore l'illusion de rester catholique ; en signant le procès-verbal du 22 pluviôse an II, il avoue avoir cessé de l'être. Il reste comme un exemple des hontes qui attendent le prêtre assez malheureux pour rompre avec Rome, sous prétexte d'obéir à la loi. Les contemporains n'ont pas hésité à faire retomber sur lui la responsabilité du sacrilège commis à Saint-Michel, et plusieurs ont vu dans sa mort subite, survenue, la même année, le cinquième jour des sans-culottes de l'an 11, 21 septembre 1794, un châtiment du ciel.

La Sainte-Hostie a été brûlée le 10 février 1794 ; le lendemain, toutes les églises de Dijon étaient fermées ; quelques jours après, le 25 février, Bernard dit Pioche-Fer écrivait de Dijon à la Convention : " Ici plus d'églises, ni d'évêque, ni de prêtres, le temple seul de la Raison et les discours patriotiques suffisent aux Dijonnais. Déjà plusieurs bons habitants des campagnes sont venus me dénoncer leurs curés et me demander de les en délivrer. "

Le culte de la Raison, imaginé par Chaumette pour en finir avec toute' idée religieuse et imposer à la France entière l'athéisme officiel, avait été inauguré à Notre-Dame de Paris, le 10 novembre 1793, avec lune grande pompe et une mise en scène très compliquée : une actrice vêtue d'une robe blanche et d'un manteau bleu, coiffée d'un bonnet rouge, y représenta la Raison. Vingt jours après, le 30 novembre, le nouveau culte était officiellement célébré, à Dijon, dans l'église Saint-Bénigne l'assemblée était - 164 nombreuse et l'enthousiasme fut grand pour applaudir l'hymne des Marseillais. Les organisateurs de la cérémonie, craignant les protestations et les sarcasmes du bon sens bourguignon, avaient supprimé la, mise en scène théâtrale de Paris et, prudemment, remplacé l'actrice jouant le rôle de la Raison par un symbole, un cierge allumé placé comme emblème de la Lumière, dans la niche centrale, au fond du chœur.

L'église Saint-Bénigne n'était, pour le culte de la Raison, qu'un temple provisoire, et c'est à Saint-Michel qu'un arrêté du 9 février 1794 décida de le transporter. Dès le 12 du même mois, le Conseil général de la commune "délibère qu'il se rendra, décadi prochain, au temple de la Raison, heure de dix du matin, pour en faire la translation au ci-devant Saint-Michel ; nomme 13oniii et Paillet commissaires pour inviter les musiciens de s'y trouver, faire disparaître les signes extérieurs du fanatisme qui peuvent s'y rencontrer, faire remettre à Meignier, chargé de la commission extraordinaire des armes à Paris, les métaux qui s'y trouvent, faire restituer aux citoyennes habituées de se trouver dans ce bâtiment les chaises qui leurs (sic) appartiennent et prendre les mesures que leur prudence leur suggérera pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité, qui doit y régner ".

Voilà le " ci-devant Saint-Michel " livré une fois de plus aux vandales qui vont s'acharner à tout briser pour quelques tiges de fer et quelques livres de plomb et de cuivre ; de tous côtés, on achève de détruire ce qui restait encore, dans l'église dévastée, 165 du mobilier et de la décoration des sanctuaires les grilles sont arrachées, les tabernacles renversés. La grille du chœur paraît avoir été conservée recouverte par un plancher élevé, en forme de théâtre, qui exhaussait le sol de cette partie de l'édifice ; une estrade fut disposée pour recevoir les musiciens.

Un bas-relief représentant le jugement dernier ne pouvait pas rester au-dessus de la porte du temple de la Raison ; heureusement, M. Devosge veillait, et les protestations des artistes dijonnais étaient trop récentes pour que l'on osât procéder par voie de destruction. Le précieux morceau fut, en mars 1794, descendu, avec précaution et transporté, au dépôt que l'on avait enfin créé pour sauver les monuments condamnés par l'intolérance jacobine, mais qui intéressaient l'histoire de l'art. On songea à remplir le vide du tympan avec une dalle de, marbre noir empruntée aux tombeaux des ducs de Bourgogne, mais ce projet, comme d'autres qui menaçaient les quelques monuments funèbres restant encore, à Saint-Michel, ne furent point exécutés faute de fonds.

C'est sur un parement de briques enduit de plâtre, qu on peignit en lettres d'or, au-dessus de la grande porte du porche : TEMPLE DE LA RAISON. Le 15 février 1794, jour de décadi, le culte de la Raison fut célébré pour la première fois à Saint-Michel. Il y eut un peu de désordre dans le temple : la crainte de la municipalité empêcha les protestations jugées dangereuses, mais plusieurs opposants se firent un jeu d'amener à la cérémonie des chiens et des enfants en bas âge qui troublèrent l'ordre par 166 leurs cris. Aussi, la veille du décadi suivant, défense fut publiée d'amener dans le temple des enfants de moins de huit ans et d'y introduire des chiens.

Ce n'était pas tout d'assurer l'ordre dans le temple de la Raison, la municipalité et ses commissaires avaient encore la charge de créer et d'entretenir le nouveau culte qui n'avait ni traditions, ni fidèles, ni clergé. La chose n'était pas facile : sans doute la musique instrumentale, les chants patriotiques jouaient un rôle important dans les cérémonies, mais ce n'était là que l'accessoire, et les discours appropriés aux circonstances, pour employer les termes mêmes des programmes officiels, vinrent bientôt à manquer.

Deux mois à peine après l'installation de la religion nouvelle à Saint-Michel, le Conseil général de la commune était obligé, pour remédier à la pénurie d'orateurs dijonnais, de se faire envoyer des discours de Paris. En réalité, malgré les efforts de la commune, malgré les discours du maire Sauvageot, le culte de la Raison eut peu de succès à Dijon ; la curiosité qui avait d'abord attiré le publie à Saint-Michel, les jours de décadi, fut vite satisfaite et le vide se fit bientôt de nouveau dans ses fiers.

Cependant, Robespierre attaqua très vivement les Hébertistes et, s'inspirant des idées de Rousseau, entreprit de substituer à l'athéisme de Chaumette un vague déisme national. Par politique, il fut amené à se constituer le fondateur, sinon le pontife du culte de 1'.Etre suprême.. Le "catholicisme d'Etat ", avec son clergé constitutionnel, avait fait place, après une carrière peu brillante, au culte de la Raison ; celui-ci, 167 né d'hier, est tout d'un coup remplacé par le culte de l'Etre suprême ; la Révolution change de religion comme un souverain constitutionnel change de ministres, sans avoir réellement confiance dans aucun. Quant aux citoyens auxquels tous ces changements étaient imposés d'autorité, le plus grand nombre restait secrètement attaché à la foi de ses pères ; les autres, par leur docilité, montraient surtout leur profonde indifférence pour toutes ces religions successives auxquelles personne, pas même leurs inventeurs, ne croyait sérieusement.

Le 12 mai 1794, le Comité de salut publie, s'inspirant, comme d'un texte sacré, des paroles de Robespierre à la séance de la Convention cinq jours auparavant, avait arrêté " qu'au frontispice des édifices ci-devant consacrés au culte, on substituera à l'inscription : Temple de la Raison, ces mots de l'article premier du décret de la Convention nationale du 18 floréal : " Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme. " Le 7 juin 1794, cette inscription fut peinte, en effet, en lettres d'or, sur fond bleu, au-dessus de la grande porte de l'église Saint-Michel. Cette nouvelle transformation avait été précédée de la vente aux enchères de ce qui pouvait encore rester d'objets mobiliers dans cet édifice, surtout dans la sacristie ; le procès-verbal de l'opération nous apprend qu'au temple de la Raison, vingt articles, adjugés à une douzaine de brocanteurs, produisirent la somme de 1,432 livres Les objets vendus, dans cette église tant de fois dépouillée, sont des sièges, des bancs, des buffets de 168 sacristie, des placards, des chandeliers, des cadres, une châsse en bois, des vases, des pots à fleurs, des bouquetiers et des " fatras ". Cette fois, dans l'église dévastée, il ne reste plus rien.

Le 8 juin 1794, la grande fête de l'Etre suprême était célébrée, à Dijon avec la pompe théâtrale imaginée par le peintre David, et le nouveau culte, dont Robespierre était le prophète, s'installait dans notre malheureuse église Saint-Michel. Les journaux du temps nous ont conservé, avec force détails, le récit de cette journée : la cérémonie avait' été minutieusement- réglée par le Conseil général de la commune ; le programmes compliqué, comprenait " une marche " ou cortège partant de l'arbre de la Liberté (place d'Armes), passant rue Rameau, rue Chabot-Charny, pour gagner la porte Marat (porte Saint-Pierre) et le rond-point de l'avenue du Pare, où on avait élevé l'autel de la patrie.

Le cortège, d'après le plan adopté, se composait de douze groupes symboliques - en tête cinquante y canonniers, cinq pièces de canons, tambours et trompettes ouvraient, la marche avec une enseigne militaire à la romaine, portant ces mots : Etre suprême, nous combattons sous tes auspices. Venaient ensuite, avec des inscriptions diverses, la Jeunesse guerrière, l'Adolescence, l'Age viril, la Vieillesse, les Fêtes décadaires, les Mères de famille, les différentes autorités, l'Administration, la Justice, la Société populaire, la Force publique, gardes nationaux et gendarmes.

Cette longue procession arrivée an rond-point de l'avenue du Parc, on exécuta des chants à l'Etre suprême 169 devant l'autel de la patrie ; on tira le canon, et, après une offrande. à la divinité, le cortège, tout païen, se rendit à Saint-Michel pour faire " la dédicace à l'Etre suprême" de l'ancien temple de la Raison. Les douze groupes pénétrèrent dans l'église précédés des inscriptions ; on dut laisser devant le portail les canons, la charrue traînée par deux bœufs et les instruments d'agriculture qui accompagnaient le groupe dé l'Age viril ; le citoyen Sauvageot, maire, prononça un discours comme il savait les faire, plein d'attaques contre la religion catholique qu'il s'agissait de remplacer, et des morceaux de musique " analogues à la circonstance " terminèrent la cérémonie.

L'un des groupes du cortège devait initier la population à la liturgie du nouveau culte et, dans ce but, un des trente-six citoyens qui le composaient portait sur une pancarte la longue liste des fêtes décadaires empruntée à l'article VII de la fameuse motion de Couthon, adoptée, le 7 mai 1794, par la Convention. Cet article est ainsi conçu : " La République française célébrera aux jours de décade les fêtes dont l'énumération suit - A l'Etre suprême et à la Nature, - Au genre humain, - Au Peuple français- - Aux bienfaiteurs de l'humanité, - Aux Martyrs de la Liberté, A la Liberté et à l'Egalité, A la République, A la Liberté du monde, A l'Amour de la patrie, A la Haine des tyrans et des traîtres, - A la Vérité, - A la Justice, - A la Pudeur, -A la Gloire et à l'immortalité, -- A l'Amitié,, A la Frugalité, - Au Courage, A la Bonne Foi, A l'Héroïsme, Au Désintéressement, - Au - 170 Stoïcisme, - A l'Amour, - A l'Amour conjugal, A l'Amour paternel, - A la Tendresse maternelle, A la Piété filiale, - A l'Enfance, - A la Jeunesse, - A l'Age viril, A la Vieillesse, - Au Malheur, A l'Agriculture, A l'industrie, - A nos A‹eux, A la Postérité, - Au Bonheur. " Il y en avait pour les trente-six décades de l'année, et ces fêtes abstraites se succédèrent, à Saint-Michel, monotones et peu comprises, malgré les efforts des organisateurs officiels. Elles ont laissé, à Dijon, peu de souvenirs. C'était toujours le même programme, le même défilé du même cortège, dans lequel, suivant le nom 1 de la fête, on donnait une place d'honneur aux enfants, aux jeunes gens, aux pères, aux mères, aux vieillards, aux vétérans, aux soldats blessés et même aux indigents. Des pancartes, portées par des citoyens, expliquaient ce qu'essayaient de représenter des figurants de bonne volonté avec leurs costumes et leurs emblèmes. Le recrutement de ce personnel était souvent difficile. D'ordinaire, le cortège partait de la mairie et se rendait au temple en faisant différentes stations sur les places publiques, au pied des arbres de la liberté. A Saint-Michel, les musiciens jouaient quelques morceaux, orgue accompagnait des chants patriotiques, on prononçait des discours ; à défaut d'orateurs, on se contentait de lire et de commenter les nouveaux décrets. En somme, le culte de l'Etre suprême ressemblait fort à celui de la Raison, par les cérémonies et les discours tout au moins. Sous les voûtes de l'église Saint-Michel, les orateurs patriotes célébraient la Liberté, l'Egalité, la - 171 République, la Haine @des tyrans, la Pudeur, l'Amour, la Frugalité, la Gloire, le Bonheur, mais l'Etre suprême était fort oublié et se confondait avec la Nature, comme la religion, dans beaucoup d'esprits, se confondait avec un patriotisme exalté. En réalité, malgré la solennelle affirmation d'un vague déisme, Saint-Michel ne tarda pas, grâce au nouveau culte, à devenir une salle de réunions politiques officiellement organisées pour exalter les idées révolutionnaires et assurer le triomphe d'un parti. Tous les événements qui passionneront alors l'opinion et agitèrent les esprits servaient de prétexte à ces cérémonies qui n'avaient rien de religieux ; elles rompaient du moins 1'uniformité des réunions décadaires que le culte assez oublié de l'Etre suprême ne suffisait pas à remplir.

Après, la chute de Robespierre, le temple de l'Etre suprême continua d'ouvrir ses portes aux jours de décadi, mais Saint-Michel était devenu un véritable club populaire où, sans plus se préoccuper de l'Etre suprême, ni de l'immortalité de l'âme, des patriotes se réunissaient périodiquement pour discuter avec passion les questions du jour et s'occuper de l'œuvre révolutionnaire par excellence, la perpétuelle épuration des autorités constituées et la dénonciation des suspects.

Quant aux fêtes décadaires,' elles étaient de moins en moins comprises et suivies ; le langage emphatique des orateurs n'attrait plus personne ; le 18 février 1795, c'était pour les catholiques le mercredi des cendres, 1 M. Baudot constate dans ses notes, qu un seul citoyen prit la parole à Saint-Michel et 172 que les musiciens s'en allèrent sans avoir rien fait, car les assistants, découragés par la neige et le froid, étaient très peu nombreux.

Le 14 août 1795, le même M. Baudot s'aperçoit que 1'on avait fait disparaître, au-dessus de la porte de Saint-Michel, l'inscription sur l'existence de I'Etre suprême et l'immortalité de l'âme. Ces dogmes officiels de la République française n'avaient guère duré plus d'un an !

Au lendemain de la chute de Robespierre, les prêtres catholiques, les réfractaires qui avaient échappé aux rigueurs des lois, reparurent de tous côtés ; ceux, qui avaient par prudence franchi la frontière revinrent en France où les rappelaient les vœux de leurs anciens paroissiens. A Dijon, comme ailleurs, le sentiment religieux longtemps comprimé et inassouvi, s'affirma plus réel que jamais par un retour spontané à la foi catholique. Sans renoncer à leur incroyance, les membres de la Convention, découragés par l'insuccès de leurs efforts pour opposer une religion nouvelle au catholicisme toujours vivace, finirent par aboutir, en 1794, à la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat, séparation conçue d'ailleurs et appliquée en haine de la religion romaine. Chose curieuse, c'est en réponse aux réclamations des prêtres assermentés qui réclamaient le paiement, depuis longtemps suspendu, de leurs traitements, que, sur le rapport de Cambon, le 18 septembre 1794, la majorité, qui croyait par-là, porter un coup décisif à l'idée religieuse, inaugura une - 173 nouvelle politique religieuse en décrétant que " la République française ne paie plus les frais ni le salaire d'aucun culte ". C'est presque mot pour mot l'article 2 de la loi du 9 décembre 1905.

Immédiatement le mouvement religieux s'accentue de toutes parts ; de tous côtés les sanctuaires se rouvrent et, malgré son mauvais vouloir, la Convention se voit forcée de réglementer l'exercice du culte et d'accorder quelque liberté, dussent les catholiques en profiter.

Un décret du 21 février 1795 devient la charte du régime de la séparation qui va subsister, en France, jusqu'au Concordat. On petit le résumer ainsi : la liberté des cultes est assurée à tous ; la République ne salarie les ministres d'aucun culte ; elle ne fournit aucun édifice ni pour l'exercice du culte, ni pour le logement de @leurs ministres ; les cérémonies extérieures, l'exhibition en publie d'emblèmes religieux, la sonnerie- des cloches, le port du costume ecclésiastique sont absolument interdits des peines correctionnelles protègent d'ailleurs les cérémonies du culte contre tout trouble violent et les ministres des cultes contre les outrages et les injures.

Ce décret, les mémoires du temps le constatent, fut accueilli avec bonheur par les populations qui se hâtèrent, partout où cela fut possible, de profiter de certaines de ces dispositions pour rouvrir les églises et rappeler les prêtres catholiques. A Dijon, la population en avait depuis longtemps assez de la banalité monotone des fêtes révolutionnaires et beaucoup reprenaient volontiers contact avec les prêtres insermentés revenus de l'exil ou sortant de leurs cachettes grandis par les périls courus et les misères endurées. Mais la municipalité dijonnaise n'était pas d'humeur à tolérer, encore moins à favoriser, la renaissance du catholicisme dans la ville.

Pour lutter contre le mouvement des esprits, elle s'appuya sur le clergé assermenté, prit chaudement parti pour lui et détermina l'évêque Volfius démissionnaire aux jours périlleux, à reprendre " la place à laquelle le vœu du peuple l'avait appelé ". Et quand, le 30 mai 1795, la Convention, sous la pression de l'opinion, consentit à rendre aux citoyens un certain nombre d'églises à la charge de les entretenir et de les réparer, à Dijon on s'arrangea de tacon que les sanctuaires concédés, savoir Saint-Bénigne, Saint-Michel, Notre-Dame, les Cordeliers et Saint-Nicolas, fussent tous réclamés par les prêtres assermentés groupés sous la direction de l'évêque Volfius.

Saint-Michel allait donc une fois encore être livré au culte schismatique ; mais tout se faisait alors avec une minutieuse légalité : en demandant la concession d'une église, les citoyens qui formaient, dans ce but, une sorte d' " association cultuelle ", prenaient l'engagement d'entretenir l'édifice dont la jouissance leur était confiée. Il importait donc de déterminer exactement son état et, pour Saint-Michel, le 29 juin 1795, deux experts furent chargés de cette opération dont les résultats sont consignés dans un procès-verbal détaillé portant la date du 22 novembre 1795. La lecture de ce document officiel, conservé aux Archives de la Côte-d'Or, permet de se rendre compte de 175 l'état lamentable dans lequel les dévastations révolutionnaires, après quelques années, laissaient une des églises les plus richement ornées de Dijon : à l'extérieur toutes les statues avaient été violemment jetées bas, dans les nefs dévastées ce n'étaient que grilles, arrachées, autels mutilés, tombeaux détruits, vitraux enfoncés, sculptures brisées. Il ne restait plus, en fait de profanation à commettre, qu'à violer les sépultures et à troubler les morts dans leurs caveaux, ce sera bientôt l'œuvre du nouveau clergé constitutionnel.

Celui-ci, avant de rentrer dans l'église convoitée, dut y faire quelques réparations sommaires ; le temps et l'argent manquaient pour panser toutes les plaies.

Le 30 août 1795, l'évêque Volfius vint à Saint-Michel bénir l'église et y rétablir le culte constitutionnel restauré par la municipalité dijonnaise. Il célébra la grand'messe pendant laquelle on fit de la musique ; il chanta les vêpres suivies de la bénédiction du Saint-Sacrement. A ces offices il y eut peu de monde, les femmes étaient en grande majorité, l'église ne fut guère qu'à moitié remplie. Les vrais fidèles de la paroisse n'étaient pas là. Il se produisit un incident au salut : l'évêque, après l'office, fut pris à partie par quatre jeunes gens qui lui reprochèrent vivement sa conduite, lui rappelant les propos par lui tenus contre la religion dont il s'était séparé publiquement et dont il trouvait bon de redevenir le pontife. Les perturbateurs furent immédiatement arrêtés, conduits à la municipalité et prudemment relâchés.

Antoine Sémetier, ex-curé dé Beire, fut avec Claude 176 Béandé et Denis Garreau, les anciens vicaires de Montéléon, chargé du service religieux à Saint-Michel.

Son premier soin fut de mettre un peu d'ordre dans l'église dévastée et de faire disparaître les ruines et les plaies qui offusquaient le regard, Aidé par un groupe de citoyens qui avaient demandé la jouissance de l'édifice pour l'exercice du culte, il réunit quelques fonds et se mit à l'œuvre. Son plan, dont il avait déjà été question, lors de l'installation à Saint-Michel du culte de la Raison, consistait à déblayer toutes les chapelles des basses nefs, à enlever ce qui y restait encore des autels, des mausolées et des cloîtres et à en abaisser le pavé an niveau de celui des nets. Un marché fut passé avec les entrepreneurs Cabaret et Galliac, et, pour rendre l'opération moins onéreuse, ceux qui la dirigeaient, crurent pouvoir abandonner aux entrepreneurs tous les matériaux, les marbres notamment des tombeaux et des autels.

En cela, ils outrepassaient manifestement leurs droits.

An cours de ces travaux, tous les caveaux funéraires des chapelles des basses nefs disparurent, les voûtes furent enfoncées et les débris des autels et des retables servirent à les combler ; mais les passions révolutionnaires étaient loin d'être calmées et, à Dijon, en 1796, l'on ne pouvait pas, sans les réveiller, supprimer des tombeaux et combler des caveaux renfermant des cadavres d'aristocrates. Recouvrir ignominieusement les cercueils des ci-devant nobles avec des décombres n'était pas suffisant, il fallait accentuer la haine de l'ancien régime et le mépris de 177 la religion en pillant et en profanant les sépultures.

Les ouvriers employés à Saint-Michel, par le curé constitutionnel Sémetier, n'y manquèrent pas.

Le 21 février 1796, ceux qui travaillaient dans la chapelle des Gagne, aujourd'hui dédiée à sainte Ursule, dans le collatéral nord, près du banc d'œuvre, en furetant dans le caveau qu'ils étaient en train de combler, trouvèrent un coffret fermé à clé. Un serrurier fut appelé pour l'ouvrir. Il contenait, parait-il, des objets précieux, pièces d'or et bijoux.

Quand il s'agit de partager ce trésor, le serrurier réclama impérieusement sa part, une dispute s'éleva, les manœuvres ne voulaient rien entendre ; ils étaient les plus forts. Le serrurier battu s'enfuit pour échapper à leurs coups et se réfugia chez la citoyenne Vaillant, mère du maréchal Vaillant, proche voisine de l'église : elle demeurait dans la maison léguée, par son fils, à la ville de Dijon, où se trouve installée aujourd'hui une polyclinique municipale, à l'angle des rues Vaillant et Longepierre. La citoyenne Vaillant, pour apaiser le tumulte, dut envoyer chercher la garde qui fit évader le serrurier, et on étouffa l'affaire par crainte du scandale.

Après le vol, la profanation : les ouvriers se faisaient un jeu, autant par curiosité que par cupidité, d'ouvrir les cercueils déposés dans les caveaux. Un jour, dans cette même chapelle, ils tirèrent de sa bière de sapin le cadavre assez bien conservé d'un Gagne de Pouilly.

Puis Berthault, serrurier, Beuchot, épinglier, et Gontier, aubergiste, lui attachèrent une corde aux pieds et le traînèrent dans l'église. Quand ces - 178 misérables furent las de jouer ainsi avec ce cadavre, ils le livrèrent à des enfants qui, suivirent leur triste exemple ; il fut enfin rejeté dans le caveau et on nivela le sol de la chapelle.

Ces odieux scandales attirèrent l'attention sur les travaux entrepris et dirigés par Sémetier ; un commissaire de police se rendit sur les lieux, le jour même, et son procès-verbal constate "qu'il se fait actuellement, dans l'église Saint-Michel, des dégradations et reconstructions, qu'il y a des démolitions dans les bas côtés, que l'on comble les charniers pour mettre le tout à niveau du pavé, qu'il a apparu des têtes et des ossements qui attiroient la curiosité des enfans ".

La municipalité certainement renseignée sur la gravité des faits discrètement voilés dans ce procès-verbal officiel, mande sur I'heure le " citoyen Sémetier faisant fonctions de ministre du culte catholique dans cette église " (Saint-Michel). Antoine Sémetier arrive, le président l'interroge, mais effrayé des responsabilités encourues, le curé plus prudent que sincère de répondre " qu'il n'a aucune part aux ouvrages qui se font à l'église Saint-Michel, qu'ils ont été mis en adjudication par les administrateurs qui sont les citoyens Dromard, Basire, Lorry, Coeur Fournier, menuisier, Morel, dentiste, Dubié, place Etienne, Pétret, tailleur, Guillemot, Pautlienier et Mutin, ces trois derniers du faubourg Pierre, lesquels se sont réunis pour faire ces réparations et administrer les dépenses ". Le curé coupable se cache derrière son association cultuelle, mais cette 181 manœuvre lui réussit mal et le citoyen Pasteur, voyer de la commune, s'étant transporté, le lendemain, " dans la ci-devant église Saint-Michel ", terminait son rapport d'ailleurs bienveillant, par ce trait assez dur : " Quant à ce qui regarde l'honnête prêtre constitutionnel qui a répondu à la barre de l'administration municipale qu'il n'avait aucune part à ce qui se faisait en ladite église, je doute que d'orénavant l'on puisse ajouter foy à son témoignage, puisqu'il est un de ceux qui ont signé le marché ci-joint ".

Mais la municipalité tenait à ne pas déconsidérer le curé constitutionnel qu'elle croyait politique de soutenir et d'opposer à l'influence toujours croissante des anciens prêtres insermentés ; tout finit donc par s'arranger et une délibération du 5 mars 1796, tout en blâmant le procédé et en soulignant même le mensonge du citoyen Sémetier, voulut bien" approuver, pour cette fois seulement, et sans tirer à conséquence les réparations et reconstructions, qui se font actuellement dans l'édifice national Michel ".

Les travaux purent donc continuer, les chapelles des collatéraux entièrement vides prirent l'aspect que présentent encore aujourd'hui plusieurs d'entre elles qui sont sans autel et de plein pied avec les nefs. Toutes les pierres tombales épargnées qui apparaissaient dans le pavé, furent impitoyablement martelées et ne sont plus que des dalles muettes.

Les passions antireligieuses restaient toujours très ardentes dans une partie de la population de Dijon et la réapparition du culte constitutionnel, s'installant à Saint-Michel, offusquait certains fanatiques d'impiété ; dans la nuit du 3 au 4 juin 1796, des misérables restés inconnus pénétrèrent à Saint-Michel et y Commirent d'odieux sacrilèges : le tabernacle fut forcé, les hosties jetées çà et là, le ciboire souillé.

Le Directoire se montra toujours hostile à la religion et si parfois il sembla favoriser le clergé constitutionnel, par politique, c'était pour essayer de ruiner l'influence dés prêtres insermentés 'en protégeant le culte officiel ; ainsi s'expliquent les quelques faveurs dont il fut parfois l'objet à Dijon, malgré les mesures rigoureuses qui en même temps supprimaient tout culte en dehors des temples et interdisaient toute sonnerie de cloches : la loi du 11 avril 1796 alla jusqu'à prononcer, contre les ministres d'un culte qui Feraient ou laisseraient sonner, la peine de la déportation.

Après le triomphe des modérés, aux élections de 1797, il y eut une détente momentanée, à laquelle succéda bientôt un redoublement de rigueur contre les prêtres insermentés, après -le coup d'Etat de fructidor (4 septembre 1797). La loi du 5 septembre 1797 imposa à tous les ministres des cultes l'obligation de prêter "le serment de haine à la royauté et à l'anarchie, d 'attachement et de fidélité à la République et à la Constitution de l'an III ". Ce serment répugnait fort aux prêtres restés en communion avec Rome et, bien qu'il n'ait jamais été formellement condamné par le Saint-Siège, à Dijon, il ne fut prêté que par les tenants du culte constitutionnel comme le curé de Saint-Michel, Antoine Sémetier, et ses deux vicaires.

Les prêtres qui crurent devoir refuser ce nouveau 183 serment, se trouvèrent livrés au bon plaisir d'autorités hostiles auxquelles la loi accordait le pouvoir " de déporter, par des arrêtés individuels motivés, les prêtres qui troubleraient, dans l'intérieur, la tranquillité publique".

A Dijon, on multiplia les perquisitions pour découvrir les prêtres catholiques réduits à se cacher pour échapper à une accusation dont l'imprécision augmentait le danger. Beaucoup furent incarcérés ou soumis à une surveillance humiliante, plusieurs p furent envoyés sur les pontons. Mais le détail de ces faits douloureux qui ne touchant pas directement à l'histoire de Saint-Michel, ne saurait trouver place ici : M. le curé Regnault, son curé légitime, avait, à cette date, quitté Dijon probablement pour la seconde fois, et avait d– chercher un refuge en Suisse.

Malgré son désir de complaire à la municipalité, Antoine Sémetier continuait à célébrer le dimanche, comme par le passé, refusant de transporter les offices solennels aux jours de décade. Or, le Directoire tenait absolument à la disparition du dimanche traditionnel et à la célébration du culte décadaire la‹que dont une loi du 30 août 1798 avait soigneusement réglé les rites ; pour punir le clergé constitutionnel de Saint-Michel de son obstination à respecter le dimanche, l'administration lui enleva la jouissance de l'église Saint-Michel et en fit le temple du culte décadaire dont la municipalité devait être le clergé.

Le, 27 septembre 1798, les citoyens à la disposition desquels avait été remise la ci-devant église Saint-Michel reçurent l'ordre de déménager et de remettre 184 au citoyen Devosge les quelques tableaux et statues reçus l'année précédente et qui furent transportés dans la ci-devant église Notre-Dame, transformée en dépôt. En toute hâte, Antoine Sémetier dut enlever les quelques objets qu'il avait introduits à Saint-Michel, et quand ses rares partisans présentèrent humblement une pétition tendant à obtenir l'autorisation de se réunir, pour leurs cérémonies, dans une partie du temple décadaire, bien que la loi permît cette cohabitation de différents cultes, leur demande ne fut pas accueillie et l'administration passa dédaigneusement à l'ordre du jour.

Le 1 er octobre 1798, eut lieu, à Saint-Michel, la première séance du nouveau culte et les journaux avaient annoncé la cérémonie qui comportait, entre autres attractions, la célébration de sept mariages. -Il y eut foule à Saint-Michel, ce jour-là ; mais malgré toutes les mesures prises par les organisateurs, la réunion fut assez tumultueuse. Parmi les curieux attirés surtout par la nouveauté du spectacle, les uns approuvaient, les autres manifestaient hautement leur mécontement et tournaient en ridicule le nouveau culte civique. Personne n'entendu et bien peu écoutèrent la lecture des lois, mais les sept mariages piqueront fort la curiosité. Au milieu de la cohue, chacun montant sur les chaises pour mieux voir, les épouses cherchaient à se frayer un passage, partout régnaient le désordre et la confusion.

A la fête suivante, 11 octobre 1798, la police fut mieux faite. Si la lecture des lois ne fut pas entendue, 185 on le dut à la faiblesse de l'organe de l'administrateur chargé de cette partie du programme et personne ne perdit rien du discours d'un autre magistrat sur les institutions républicaines. Il n'y eut quelque bruit que pendant la célébration des neuf mariages du joui-, tout le monde se bousculant pour mieux voir. L'orgue et un orchestre jouèrent pendant la cérémonie.

Toutefois, malgré tous ses efforts, la municipalité eut quelque peine à inspirer aux Dijonnais le respect de son temple décadaire ; évidemment le culte qu'on y célébrait, n'était pas pris au sérieux par les assistants, certains se faisaient un jeu de le troubler par leurs plaisanteries et leurs cris. Bientôt les assistants devinrent rares dans le temple où l'on s'ennuyait.

Après le 18 brumaire (8 novembre 1898), le culte décadaire continua sans parvenir à attirer les auditeurs, mais aux tracasseries imaginées au début par l'autorité pour imposer le respect du décadi, succéda vite une tolérance relative. Sans supprimer absolument le culte, du décadi, la loi du 24 décembre 1799 ne conserva que " les seules fêtes nationales qui ont été accueillies par tous les Français sans laisser aucun souvenir qui tende à faire naître des divisions 'pour les amis de la République ". Le 26 juillet 1800, parurent deux arrêtés, l'un limitant aux fonctionnaires l'obligation de célébrer les fêtes décadaires, l'autre supprimant l'obligation de ne célébrer les mariages qu'aux jours de décadi. C'était porter un coup décisif au culte officiel et dès lors le temple de Dijon fut plus déserté et plus - - 186 - abandonné que jamais. Il n'est pas possible de fixer exactement la date à laquelle eut lieu, à Saint-Michel, la dernière cérémonie du culte décadaire. La fête du 14 juillet 1800, la seule fête conserver qu i comportait, à Dijon, la pose de la première pierre de la colonne départementale projetée en l'honneur des soldats morts aux armées, semble s'être passée tout entière en dehors de Saint-Michel ; il est probable que le culte décadaire, auquel personne ne s'intéressait plus, disparut sans bruit, devant les progrès du catholicisme au moment où commencèrent les négociations qui devaient aboutir à la signature du Concordat. Depuis quelque temps déjà, l'église Saint-Michel était considérée comme un édifice sans affectation : le' 13 août 1799, les membres du cercle constitutionnel de Dijon, demandaient à la municipalité " le local de la ci-devant sacristie de l'église Saint-Michel pour s'y assembler et s'occuper de questions politiques " et leur pétition fut écartée, par la raison que la ville avait besoin de ce bâtiment " pour y déposer les décors du théâtre " alors installé rue Buffon, no 8. Comme, à cette époque, la sacristie de Saint-Michel n'avait pas d'autre entrée que la porte ouvrant dans le chœur de l'église, les membres du cercle comme les machinistes du théâtre auraient donc dû passer par le temple décadaire pour y accéder. Pétition et réponse semblent bien indiquer que si le culte décadaire existait encore, personne à Dijon ne croyait plus alors à sa durée.

On songea même, à cette époque, à transformer l'église Saint-Michel en marché public : cette - 187 ignominie lui fut épargnée, mais elle dut subir encore une nouvelle profanation. En effet, au commencement de l'année 1800, les théophilanthropes obtinrent de la municipalité l'autorisation de célébrer leurs cérémonies à l'église Saint-Michel. La théophilanthropie, bien oubliée aujourd'hui, était une religion (?) philosophique imaginée par un homme de lettres nommé Chemin. Les circonstances politiques et l'appui de La Revelliere-Lépeaux, l'un des cinq premiers directeurs, lui valurent tout d'abord un éphémère succès. Les théophilanthropes dijonnais inaugurèrent leur culte dans l'ancienne chapelle des Bernardines, devenue plus tard la chapelle Sainte-Anne. Chassés de cet édifice, transformé en un magasin militaire, ils trouvèrent asile à l'ancien temple décadaire et officièrent, pour la première fois, à Saint-Michel, le 10 avril 1800, à 3 heures de l'après-midi ; ils s'y réunissaient encore au mois de septembre suivant, leurs cérémonies avaient alors lieu le dimanche, à 11 heures du matin ; elles réunissaient un petit nombre d'adhérents. Cette religion, sans prêtres, disparut un beau jour, et le fait passa inaperçu, à Dijon.

Ce récit nous amène à la veille du jour où le clergé catholique va enfin reprendre possession de l'église Saint-Michel bâtie, trois siècles auparavant, grâce à la foi et à la générosité des Dijonnais. Ce jour tant désiré, M. le curé Regnault ne le verra pas. Après avoir vécu assez longtemps pour être le témoin attristé de toutes les profanations successives de sa chère église, accablé par les épreuves autant que par le poids des ans, il mourut à l'âge de quatre-vingts ans, dans l'hôtel Fleutelot de Marliens, place Saint-Michel, n 11, le 14 juillet 1800.

Un an plus tard, dans la nuit du l5 au 16juillet l8Ol, le Concordat était signé à Paris.